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Dessous et retombées du limogeage du ministre des Affaires religieuses

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MAR
Facebook/ministère des affaires religieuses
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Au-delà des apparences, le limogeage du ministre des Affaires religieuses a satisfait l'essentiel de la classe politique en Tunisie et dans le monde musulman: à la fois les salafistes wahhabites et wahhabisants que les anti-salafistes.

L'arroseur arrosé

Car le ministre limogé, Abdeljlil Ben Salem, développe bien une lecture intégriste de l'islam, même s'il n'est pas wahhabite. N'aurait-il pas, au fond, voulu redorer son blason en ayant la sortie qu'il a eue et dont il ne pouvait ignorer les risques, sinon l'issue?

N'oublions pas sa vision de l'islam et surtout ce qu'il a dit aussi sur le lien à établir entre imams et partis politiques alors que nous sommes dans un pays constitutionnellement civil. Ensuite, sa prétention à militer pour un islam pacifiste, comme s'il était le seul à le faire, sans que ses autres initiatives et actes concrets ne l'attestent sur le terrain.

C'est ce qu'il ne faut pas occulter, outre cette vérité incontournable que les divisions et les subtilités marquent cruellement l'islam politique en Tunisie et dans le monde.

Comment donc mieux comprendre cet acte majeur du chef du gouvernement qui pourrait être fondateur d'une nouvelle pratique politique qui soit véritablement éthique, ce que je qualifie de poléthique?

Un limogeage raisonnable et inévitable

D'abord, en ne s'attardant pas trop à la justification officielle présentée qui, si elle n'est pas fausse, ne dit pas toute la vérité. La dit-on jamais dans la vie, au demeurant? Comment en irait-il autrement en politique, même quand on use d'éthique, ce à quoi nous appelons, du reste? Ce qui compte, c'est de ne pas mentir, parler vrai!

Le communiqué de la présidence du gouvernement parle bien vrai, même s'il le fait en mode mineur, avec diplomatie, dirait-on. C'est bien ce que commande l'art de la politique, antique comme postmoderne, la différence étant dans les nuances et l'accentuation de la vérité.

Or, le mode mineur est ce qui a caractérisé la subtilité de la diplomatie tunisienne presque toujours, même en ce temps exceptionnel de la présence charismatique à sa tête de Bourguiba.

Ainsi est bien pertinente et raisonnable la raison avancée, à savoir "l'irrespect des normes du travail gouvernemental" et des "principes et les bases de la diplomatie tunisienne". Politiquement et éthiquement parlant, le limogeage était incontournable, fatal même, aussi bien sur le plan de la forme que du fond.

Qui douterait donc qu'on ne peut se permettre de s'attaquer à un acteur majeur de la scène politique du monde, dont les moindres initiatives, directement ou indirectement, sont susceptibles de toucher à la sécurité du pays, aussi bien matérielle qu'immatérielle?

Rejet officiel du wahhabisme en Tunisie

Personne ne pourrait dire le contraire; et même les amis du ministre limogé ont été contraints de le noter au risque de mécontenter leurs troupes intégristes.

Il serait toutefois erroné de tirer de la réaction justifiée et légitime du chef du gouvernement une conclusion qui serait alors injuste et illégitime, comme se sont pressés de le faire certains, déclarant l'inféodation de la Tunisie au régime wahhabite. Quelle grossière erreur, manifestant une courte vue bien trop dogmatique!

Sans avoir besoin de remonter loin dans le temps en rappelant la position officielle des autorités religieuses sur le wahhabisme -- et qui reste à ce jour la seule référence crédible en la matière -- que manifeste la réponse officielle de nos oulémas à la missive du fondateur du wahhabisme, il importe de rappeler ce que fut le courage et l'innovation de sa diplomatie manifestée par sa plus haute incarnation : le premier président de la République, Bourguiba, avec son discours sur le conflit palestinien.

La Tunisie a-t-elle hésité à dire le vrai sur cette cause, quitte à se faire violence en mettant les pieds dans le plat? Elle pouvait se le permettre avec un leader dont on attend encore la réplique. Lui-même n'a d'ailleurs pas toujours été aussi direct, diplomatie oblige, justement!

C'est là l'essence véritable de la diplomatie tunisienne qui ne se courbe jamais, même dans les pires circonstances, et ce même quand c'est une nécessité vitale, car alors elle plie juste le temps nécessaire pour à la fois ne pas casser et surtout se relever encore plus forte, plus droite. C'est l'art de reculer pour mieux sauter vers l'avant!

Subtilité de la diplomatie tunisienne

Cela manifeste la souplesse de tout l'être tunisien dans l'art politique qui est sa manière raffinée de faire possible l'im-possible; c'est bien loin de l'élasticité dans ses valeurs restant fermes sans être nullement dogmatiques, avec la souplesse nécessaire dans leur mise en forme, car l'excès est toujours néfaste, puisque même la justice excessive est de l'injustice.

Par conséquent, on a affaire à une diplomatie éthérée, telle cette pensée légère que vante le philosophe du Gai savoir et de la pensée passionnée par l'humain et par l'humanisme. Or, on le sait, dans l'humain, étymologiquement, il y a l'humus; aussi, si on ne fait pas la part de l'animalité dans l'homme, on n'a que de la pure bestialité. C'est ce qu'on a avec l'islam intégriste ; qu'il soit wahhabite ou non.

Et c'est à l'honneur de la Tunisie humaniste dans ses profondeurs et dans l'âme éternelle de son peuple de savoir gérer de telles turpitudes humaines sans turpitudes justement, avec l'humanité du sage.

La Tunisie a-t-elle donc pu imposer aux Arabes les vues courageuses et lucides de son génial visionnaire sur la Palestine? Pouvait-elle seule le faire? On le sait bien de sagesse immémoriale : on peut avoir raison quant au principe, au fond, mais se retrouvant avoir tort, au final, pour une cause de pure forme ou de banales mais incontournables réalités politiques!

Comment pourrait-on dénoncer le wahhabisme quand il est à la tête d'un État contrôlant les lieux saints, et qui est fermement soutenu par les puissances du monde qui comptent? Cela pourrait se faire efficacement le jour -- qui finira bien par arriver -- où le gendarme du monde aura décidé de cesser de soutenir ce que d'aucuns ont appelé un Daech ayant réussi du fait de ses accointances avec un Occident aussi obscurantiste, ayant renié ses valeurs.

La Tunisie pourrait alors faire étalage de tout son talent, apportant la preuve qu'il existe bien un autre islam militant pour remplacer l'islamisme belliqueux wahhabite. Dans cette attente, elle doit contrer les menées occultes cherchant à vicier son propre islam et la détourner de sa voie de sagesse incarnée.

Il sera alors temps d'enterrer les turpitudes actuelles menaçant la paix du monde, que je qualifie de capitalislamisme sauvage. Car c'est bien cela l'islam intégriste, au-delà du wahhabisme, qui n'est que l'une de ses formes, et que la déclaration du ministre des Affaires religieuses voulait réduire, bien à tort, à tout l'intégrisme.

Aller de l'avant dans le sens de l'État civil

Cette affaire pourrait être du pain bénit pour le gouvernement Chahed contesté même par ses appuis en osant tirer profit de ce qui vient d'arriver. Comment? En conformant la pratique politique aux normes officiellement en cours dans le pays et qu'on s'évertue honteusement à oublier ou à occulter: les exigences constitutionnelles de l'État civil tunisien.

On sait que l'histoire avance à coup de crises qui manifestent les moments décisifs à saisir. Aussi est-il temps de ne plus avoir de ministère des Affaires religieuses, car l'institution du Mufti de la République doit suffire pour l'aspect cultuel. Les autres aspects administratifs et civils doivent par conséquent relever d'un ministère civil, celui de la Culture au sens large, par exemple, car l'islam est bien plus qu'un culte, une culture. (7)

L'occasion se présentant, pourquoi donc ne pas décider de fusionner les services de l'actuel ministère des Affaires religieuses dans celui de la Justice? Le chef du gouvernement a justement chargé le ministre de la Justice, M. Ghazi Jeribi, du remplacement d'Abdeljlil Ben Salem de façon intérimaire; que le provisoire dure ! Surtout qu'on sait bien le faire en Tunisie! C'est même une technique relevant de l'art politique quand on manque de panache ou simplement des moyens de sa politique.

Ce ne serait que salutaire tout en faisant d'une pierre deux coups; et quel art politique cela serait! Outre la sortie de la crise actuelle, ce serait réaliser l'avancée majeure que commande la Constitution dans le sens de l'État civil.

L'actuel ministre de la Justice a assez d'intégrité, de compétences, de science juridique et surtout d'éthique pour faire un bon ministre des affaires religieuses, réussissant de la sorte l'alchimie nécessaire et inévitable entre religion et contraintes actuelles de la vie. Il s'agira alors d'une foi rationalisée en somme, en symbiose avec l'islam tunisien, serein et pacifiste dans l'âme.

Quelle meilleure façon de réussir ce pas de géant vers un meilleur avenir que de marier religion et justice? L'islam n'est-il pas d'abord la foi de la justice se voulant à la fois justice et justesse كلمة السواء ? C'est bien agir ainsi en vue, non seulement de nouvelles sciences de l'islam, mais pour les arts de l'islam au sens extensif de l'art, incluant la science.

Assurément, ceci est l'avancée majeure dans le bon sens du salut du pays que M. Chahed est appelé à faire, saisissant l'occasion que lui donne la Providence -- un vrai cadeau ! -- afin d'ôter enfin l'épine de religiosité du talon de la patrie, représentée par l'instrumentalisation politique de la foi musulmane caricaturée. N'est-ce pas ce à quoi se réduit déjà le wahhabisme et ses clones intégristes, Daech y compris!

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