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Décryptage du veto homophobe du président de la République

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On rapporte la réaction du président de la République sur l'abolition de l'article 230 du Code pénal comme étant un veto contre l'abolition de l'homophobie en Tunisie.

Or, il ne s'agit que d'une lecture nominale de son propos; et on sait qu'en politique tout propos est polysémique; c'est particulièrement vrai pour un animal politicien comme M. Caïd Essebsi dont le moindre des propos est à plusieurs niveaux.

Aussi il y a deux facettes pour le moins de ce supposé veto : celui de surface, destiné à une consommation immédiate et/ou à tromper sur l'intention réelle, et celui de fond qu'il faut chercher à comprendre en tenant compte des contingences, des rapports de force et surtout des visées du président. Décryptage.

Un veto de circonstance

Invité à se prononcer sur la polémique suscitée par la vaillante association Shams sur la question du jour relative à l'abolition de l'article 230, le président de la République dit d'une manière ferme et claire : "Cela n'arrivera pas!"

Notons tout d'abord qu'il y a des constantes dans la psychologie présidentielle dont la première est de ne pas parler sérieusement des questions de la Tunisie en dehors du pays. C'est une adaptation de l'adage populaire bien de chez nous sur les propos de la nuit qui ne sont que futilités كلام الليل مدهون بالزبدة.

Or, le président a été invité à se prononcer sur la question en dehors du territoire national. Certes il aurait pu s'abstenir de tout commentaire; mais il l'a fait et cela tient à la seconde constante de la psychologie politique et de son action.

Elle consiste à se montrer d'autant plus assuré et catégorique sur une question qu'il entend agir dans le sens contraire, mais en douce, à sa manière et selon ses propres visées, sa stratégie, quitte à tromper en louvoyant.

C'est l'art suprême de l'esbroufe et du camouflage que ne renierait aucun stratège de la guerre. Et c'est d'autant plus impératif qu'en face de lui, il a un stratège en la matière soutenu à bout de bras par les plus fins limiers des États -Unis.

Ces deux éléments suffisent déjà pour relativiser le propos de M. le président au micro de la chaîne égyptienne CBC et qui rappelle encore ce qu'on attribuait au président français Chirac : ce que je dis n'engage que celui qui l'entend.

On ne peut pas manquer non plus d'y ajouter le contexte trouble de la situation dans le pays et à ses frontières avec le danger extrémiste bousculé avec cette question dans ses fondamentaux outre la pression des pays frères et amis; car l'abolition de l'homophobie en Tunisie aura forcément les plus graves conséquences dans tout le monde de l'islam !

Elle augurera même la naissance d'un monde nouveau que les tenants de l'ancien monde mourant feront tout pour la tuer dans l'oeuf !

Un veto nullement stratégique

Ayons maintenant un coup d'oeil sur le contexte juridique et politique de la Tunisie. D'abord, le président n'y est pas le maître de la procédure législative qui appartient surtout à l'Assemblée des Représentants du Peuple.

Or, à ce jour, il n'existe aucun projet officiel de loi d'abolition, et les députés y sont réticents, refusant le texte informel qui leur a été proposé depuis mai dernier. On attend toujours que l'association Shams ou une autre association propose son projet; car on ne l'a pas encore fait, aussi surprenant que cela puisse paraître.

Par conséquent, le président est bien fondé à caler sa position tactique et non stratégique sur de tels faits patents : la large opposition des députés et des masses qui se fonde sur une lecture erronée de l'islam, à savoir qu'il prohiberait l'homosexualité. Ainsi, ni la magistrature ni le barreau ne se sont prononcés pour l'abolition, manifestant même une farouche opposition.

Pourtant, il a été démontré - et largement sur le HuffPost- que l'islam n'est pas homophobe; malgré cela, aucune association n'ose reprendre une telle vérité, renforçant ainsi la désinformation intégriste. Ce qui est d'autant illogique que la constitution insiste aussi sur le respect des valeurs de l'islam. Comment alors reprocher au président qui est le garant de son respect de dire ce qu'il a dit?

Le jour où les premiers concernés oseront soutenir la vérité, à savoir que l'islam n'est pas homophobe et soutiendront qu'abolir l'article 230, c'est se conformer au vrai message de l'islam, alors on entendra probablement un autre son de cloche de la part du président.

Ensuite, sur le plan politique, il ne faut pas oublier que le chef du parti islamiste et concurrent de M. Essebsi en termes de machiavélisme politicien s'est déjà déclaré à titre personnel n'être pas opposé à l'abolition de l'article 230.

C'était courageux de sa part, mais surtout malin, car ainsi il pouvait avoir au moins deux fers au feu : celui officiel de son parti opposé à l'abolition et le sien propre qu'il dégainera le moment venu pour prétendre être le premier politique favorable à l'abolition, et ce si la pression se maintient et que l'abolition devient imparable.

Dans l'immédiat, chacun fourbit ses armes; le plus amusant, c'est qu'on assiste à un jeu de rôles à l'envers : l'islamiste Ghannouchi préparant un texte minimaliste d'abolition du 230 réduit à ses manifestations dans la vie strictement intime (ce qui est inadmissible, bien évidemment) et le supposé moderniste Essebsi défendant un article honteux ayant les faveurs des plus intégristes des musulmans. Tout cela n'est au mieux que de l'opéra-bouffe !

Un veto qu'annule une majorité contraire

Il nous faut rappeler ici que, constitutionnellement en Tunisie, si une loi d'abrogation de l'article 230 est proposée à l'ARP et votée, le président ne peut au mieux s'y opposer qu'en exigeant une seconde lecture et soumettre éventuellemnt le texte à référendum.

D'où l'importance stratégique pour la société civile de commencer par le commencement : proposer un texte de loi qui soit clair dans son attachement à l'islam comme aux droits et aux libertés constitutionnels afin de faire comprendre aux députés et au peuple attachés aux traditions du pays que c'est l'homophobie qui viole l'islam et non le contraire, l'islam n'ayant jamais été homophobe.

Si maintenant un texte voit le jour et si les députés le votent à une faible majorité, il est clair que le président, dans le cadre de sa stratégie manoeuvrière et au nom du respect de la volonté populaire, serait amené à jouer cette volonté jusques à aller au référendum.

Et que l'on ne s'y trompe pas ! Il ne le fera pas nécessairement pour obtenir le gain d'un non espéré, mais éventuellement aussi et paradoxalement du oui, en se déclarant sincèrement ou malicieusement officiellement neutre et juste légaliste, se voulant respectueux de l'islam et de ses traditions correctement comprises par le peuple.

Nous le voyons encore une fois, la bataille contre l'homophobie se réduit à une question de compréhension de l'islam et la démonstration impérative (qui a été faite et bien faite) qu'il est bien plus culturel chez le peuple que cultuel et qu'il n'est nullement homophobe.

Il importe donc aux associations d'agir dès maintenant pour construire cette majorité populaire qui annulera le veto qui est, disons-le encore, moins celui du président que de la majorité du peuple et des contraintes internationales. Ainsi garantiront-ils le succès de leur cause juste !

Il s'agit d'un travail fondamental et salutaire pour sortir déjà leurs adhérents de la confusion des valeurs généralisée qui les font se retenir d'oser dire, par laïcisme excessif, que l'islam n'est pas homophobe. Or, c'est cette affirmation clairement répétée qui est l'arme fatale de nature à permettre d'envoyer à la poubelle de l'histoire le honteux article 230.

Au final, ce n'est pas le président qui constitue le principal écueil à la fatalité de l'abolition de l'homophobie en islam que des saints soufis annoncent déjà réalisée au Maghreb, mais ce sont des milieux populaires - y compris les associations militantes - qui sont encore hésitants. Ainsi, la plupart des démocrates du pays se murent dans un silence prudent, quoique honteux, sans parler de ceux qui se laissent aller à une malsaine islamophobie dans un pur jeu de business, celui de la lutte contre l'homophobie en terre d'islam. Tous refusent soit d'accepter soit de dire la vérité attestée : que l'islam n'est pas homophobe !

Notons que le tout dernier propos de M. Ghannouchi vient conforter cette analyse; il semble que la position du président a eu l'effet de le retenir de proposer son propre projet de loi minimaliste, quitte à se dédire.

Car il est clair que disant ce qu'il vient de dire, M. Rached Ghannouchi a été contraint d'accepter d'être traité soit de menteur soit de girouette que de paraître défendre moins bien l'islam que son concurrent.

Une telle danse du cerveau n'est pas meilleure que la danse du venre à laquelle nos autorités réduisent un islam humaniste - qui n'est pas homophobe - ainsi sacrifié sur l'autel de leur ego personnel !

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