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Cynique gestion de nos drames

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Si la politique est bien de l'art, c'est surtout celui de savoir ne pas tomber dans la confusion des sentiments et le conflit des affections en réussissant à hiérarchiser les priorités, tenant compte de l'impact des initiatives, particulièrement sur la psychologie des foules.

Conflit des sentiments

En effet, il est des erreurs d'appréciation politique qui sont bien plus impardonnables que les fautes, découvrant un manque d'esthétique dans l'éthique, c'est-à-dire cette capacité nécessaire d'avoir chez le politicien une réelle empathie avec le peuple et une congruence avec l'esprit régissant le pays qu'il est censé gouverner. D'où la nécessité de saine gestion des drames, à l'écart du cynisme de la pratique politique, de rigueur en temps normal.

Le dernier drame du jeune berger, coïncidant avec celui de la France, a donné une occasion en or au président de la République pour faire montre de sensibilité à l'égard des malheurs du peuple en osant le geste nécessaire de prise en compte de l'ambiance émotive du pays et de l'imaginaire émotionnel du peuple. Hélas, il l'a dilapidée!

Non seulement il a omis d'aller auprès de la famille du martyr la réconforter, il s'est empressé de présenter ses condoléances aux Français. Ainsi, la plus haute autorité de l'État n'a pas été en mesure de réparer les erreurs de son administration et des médias, la première incapable de protéger les citoyens les plus exposés au terrorisme minant le pays, les seconds exploitant leur malheur pour faire de l'audience.

Apporter à la France la solidarité de la Tunisie était ce qu'il fallait faire, bien évidemment; mais cela ne devait pas l'être en premier, ne serait-ce que parce que le drame de Mabrouk Soltani était antérieur à l'horreur en France.

De plus, Paris est fort, comme le rappelait de Gaulle, bien capable de se ressaisir et de soigner des blessures qui ne font que le renforcer, étant une ville révolutionnaire, Paris n'étant Paris qu'arrachant ses pavés, comme disait Aragon.

Par contre, la Tunisie et son peuple sont faibles et démunis face au phénomène nouveau du terrorisme auquel ils font face, une hydre qui nécessite que tout l'État soit mobilisé pour la combattre; ce qui est loin d'être le cas.

Sans parler du véritable terrorisme mental qui gangrène certaines têtes sur la scène politique ou bien proche, alimenté par un arsenal répressif de la dictature toujours en l'état ne faisant qu'augmenter la coupure des élites de son peuple en maximisant la défiance de ce dernier à l'égard de ses dirigeants, ce qui fortifie a contrario les groupes terroristes et leur capacité de nuisance malgré le nombre limité de ces criminels.

Drame de la jeunesse du pays

Le Président de la République aurait dû d'autant mieux faire le voyage au hameau déshérité du jeune berger martyrisé qu'il était jeune, représentant le futur du pays. Ne pas honorer sa mémoire et sa famille, c'était faire peu de cas d'un tel avenir, les hérauts de la haine se recrutant parmi les jeunes désespérés.

On prend ainsi le gros risque de faire de la jeunesse du pays une proie facile des terroristes et leurs manipulateurs, aidant à faire terrain fertile pour leur sale oeuvre de division du pays au nom d'une religion bafouée dans son essence même, sa tolérance et son humanité.

Ainsi, il n'a pas été surprenant que le ministre de l'Intérieur ait été mal accueilli, se déplaçant tardivement pour des condoléances insuffisantes, n'apportant rien de concret ni à la famille ni aux villageois exposés au pire chaque jour.

Jusqu'à quand donc doit-on se suffire de paroles et accepter que des groupuscules des sauvages narguent l'État, profitant de complicités dans une population ayant perdu toute confiance dans la protection de ses responsables?

Se retrouvant de facto obligée de se protéger toute seule, la population déshéritée se voit contrainte, pour sa sécurité, de fermer les yeux sur les menées terroristes. Car les criminels ne sont pas seulement dans le maquis, parfois même au sein de la population, trouvant la meilleure des protections dans la défiance populaire à l'égard du pouvoir et son arsenal répressif datant de la dictature, et même du protectorat. Il est temps qu'on arrête de parler vainement; il faut agir.

Outre de commencer au plus vite à soustraire les populations les plus exposées du contact direct avec les groupes repérés, il faut aussi s'appliquer à faire renaître la confiance dans le peuple; ce qui ne peut se faire qu'avec un activisme tous azimuts en matière législative. Non pas par des lois inutilement répressives, mais cultivant les droits et les libertés, les seules interpellant l'imaginaire et rendant espoir.

D'ailleurs, au stade actuel du pays, les lois nouvelles venant aggraver la situation des droits de l'homme ne sont plus susceptibles d'être appliquées. On l'a vu avec le texte sur le terrorisme et le blanchiment d'argent, pourtant voté et promulgué, demeurant lettre morte du fait de la forte opposition de la magistrature et des militants droits-de-l'hommistes.

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