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Conseil national de sécurité: Une stratégie pour réformer les mentalités!

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Le 6 mars, le président de la République devait réunir le Conseil national de sécurité pour obtenir une humanisation de la législation scélérate sur le cannabis, cherchant pour le moins à ce que les jeunes ne soient plus emprisonnés en Tunisie, conformément à son engagement électoral.

S'il a été obligé d'impliquer un tel haut organisme, c'est que l'affaire n'est pas aussi évidente au vu des lourdeurs administratives et des considérations polititiennes. Le report de la réunion semble le confirmer.

On a ainsi vu les avocats s'opposer à l'initiative présidentielle au lieu d'être les premiers à appeler, non pas à prémunir notre jeunesse des affres de la prison, mais aussi à la totale dépénalisation de la consommation du cannabis. D'aucuns ont, d'ailleurs, pu dire que ce serait le souci de ne pas perdre des clients qui aurait amené le barreau à une telle position incongrue, contraire à sa mission de défense des paumés dans une société encore injuste.

Pourtant, nul ne doute plus aujourd'hui que le cannabis n'a même pas, intrinsèquement, la nocivité du tabac librement vendu et que sa consommation épisodique ne crée aucune addiction, contrairement à la cigarette. Tout a été dit, par ailleurs, sur les bienfaits de l'usage médical ou à titre médical du principe actif du cannabis.

Justice et bon sens commandent la dépénalisation

Aussi, fort logiquement, l'organisme chargé des drogues à l'ONU a appelé à la dépénalisation dans un important rapport en 2014, invitant les autorités publiques à se concentrer sur le seul trafic.

Il s'agit donc d'un appel à humaniser l'idéologie dominante en matière de lutte contre la drogue, "seule manière de réduire à la fois la mortalité, la morbidité et les souffrances liées à la drogue et la violence, ainsi que la criminalité, la corruption et les profits illicites favorisés par les politiques prohibitionnistes inopérantes".

Intitulé "Prendre le contrôle: Sur la voie de politiques efficaces en matière de drogues", le rapport fait des recommandations pertinentes pour remplacer les mesures ciblant les consommateurs souvent bien innocents et dont on fait des criminels. Car un simple joint chez nous entraîne toujours la prison où la fréquentation rapprochée de criminels avérés finit par éduquer à la criminalité.

Le rapport onusien insiste sur la nécessité de distinguer entre l'usage et la vente de la drogue, le premier ne devant pas être criminalisé à l'encontre de la seconde, surtout quand elle est le fait de filières et de bandes organisées.

C'est le marché qui doit être surveillé et réglementé, assure le rapport, l'État veillant surtout à "ôter du pouvoir au crime organisé" tout en s'employant avec les associations concernées à "atténuer les dommages sociaux et sanitaires" causés par ce fléau.

Le rapport affirme même qu'un marché légal des drogues peut donner de meilleurs résultats sociaux et sanitaires qu'une législation axée sur la répression. D'autant plus qu'elle a fait la preuve de son inefficacité et même sa dangerosité, puisqu'elle fait des victimes de la drogue, souvent des jeunes gens non violents et innocents, des criminels récidivistes et révoltés contre la société. On peut lire le texte intégral dudit rapport ici.

Par ailleurs, l'INSERM en France a noté dans son récent rapport commandé par une Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie: "Si la consommation n'est pas régulière, le cannabis a des effets réversibles, sur le psychisme pendant 2 à 10 heures, une durée qui est fonction de la sensibilité de chacun et de la dose consommée. L'ivresse cannabique est caractérisée par la somnolence, une euphorie et une sensation de bien-être. Cet état s'accompagne d'une incapacité à remplir des tâches complexes, de troubles de la mémoire immédiate. En cas de consommation forte, on a des difficultés de langage et de coordination motrice, parfois des attaques de panique ou des angoisses de dépersonnalisation, voire, exceptionnellement, une psychose cannabique avec des bouffées délirantes. Dans ces cas de consommation isolée, aucun cas de décès n'a jamais été rapporté". On peut lire de plus larges extraits du rapport ici.

Il nous faut savoir que des sommes faramineuses sont perdues du fait de la politique répressive actuelle, et qui pourraient être mieux exploitées dans les oeuvres nécessaires d'accompagnement et de prévention. Surtout que nos prisons, déjà surpeuplées, sont devenues des fabriques de délinquants.

D'ailleurs, le rapport de l'ONU ci-dessus cité rappelle cette loi sociologique classique, à savoir que la répression aveugle la plus sévère ne saurait éradiquer un phénomène social si elle en néglige les vrais ressorts. Or, en matière de drogue, le ressort principal reste la filière des revendeurs, jamais les consommateurs. Aussi relève-t-il l'augmentation continue du chiffre des consommateurs dans le monde, passant à 243 millions en 2012 alors qu'il n'était que de 203 millions en 2008.

En Tunisie, les dernières statistiques fournies par le ministère de l'Intérieur démontrent que la consommation et le trafic de drogue en Tunisie sont en évolution; on a recensé environ 5744 affaires de stupéfiants en 2016 contre 723 seulement en 2000. Ce sont surtout des jeunes et des élèves qui sont le plus souvent impliqués dans ces affaires; leur nombre est ainsi passé de 213 en 2012 à 475 en 2016.

Une stratégie pour bannir les pratiques liberticides

La réunion du Conseil de sécurité saura-t-elle déboucher sur des décisions tout autant éthiques que justes et de nature à sauvegarder notre jeunesse qui n'est nullement menacée par le cannabis plus que par d'autres produits en libre commerce?

Le cannabis est une drogue douce sans trop de gravité pour la santé en cas de consommation épisodique; ce qui est le cas chez nos jeunes. Aussi ne doit-elle plus faire l'objet de cet interdit absurde; car c'est ce qui la rend nocive. En étant interdit, le cannabis est l'objet de trafic et de malversations diverses, dont les mélanges ajoutés au produit et qui sont de purs poisons.

Il est bien temps qu'on informe correctement sur le cannabis! Osons donc dépénaliser la consommation du cannabis en rappelant qu'il n'a rien à voir avec les autres drogues dures! Car ce n'est pas l'actuel projet de loi du gouvernement qui servira à arranger les choses. En effet, il ne dépénalise pas la consommation, mais juste la première consommation, ce qui n'a aucun sens.

Comme s'accordent à le dire tous les experts, un tel projet de loi et la politique qu'il induit sont contre-productifs, contribuant à remplir largement les prisons de mineurs dont la seule faute aura été souvent de fumer un malheureux joint. C'est le marché qui doit être surveillé et réglementé et non les jeunes et les consommateurs, l'État devant veiller surtout à "ôter du pouvoir au crime organisé" tout en s'employant avec les associations concernées à "atténuer les dommages sociaux et sanitaires" causés par ce fléau.

Il serait souhaitable que nos responsables de la sécurité s'inspirent du rapport de l'ONU, notamment quand il préconise en modèle indépassable, une règlementation de libéralisation de l'usage sur prescription médicale et délivrance par un pharmacien autorisé et une vente sous licence.

C'est bien la seule manière efficace de nature à permettre à l'État, si sa volonté est sérieuse, de finir par prendre le contrôle du marché. Ainsi mettra-t-il en échec efficacement les menées des trafiquants tout en adoptant des politiques sociales et sanitaires sensées et qui évitent de pénaliser encore plus les victimes que sont les consommateurs de la drogue, surtout occasionnels.

Outre d'être justes, ils tiendront compte enfin des moeurs de la société qui imposent moins d'autoritarisme de la part des agents de l'ordre grâce à la libéralisation de la législation en termes de vie privée, en général, et celle sur le cannabis en particulier.

Au moment où la Tunisie est confrontée au terrorisme, est-il normal de continuer à harceler des jeunes dont le seul tort est de fumer un joint et qui, après leur passage injuste par la prison, sont poussés sûrement vers les voies de traverse?

Or, ainsi que le rappelle un observateur de la société tunisienne d'antan où la zatla n'était pas encore interdite, étant connue sous le nom de tekrouri, les tekerari (consommateurs de tekrouri) étaient "d'une façon générale, de moeurs paisibles. La cannabine contenue dans le chanvre provoque en effet une torpeur mêlée de sensations agréables avec parfois, des hallucinations (la médecine emploie le haschich ou plus exactement la hachischine, comme narcotique analgésique et notamment comme sédatif des douleurs gastriques)".

Aussi, non seulement le Conseil national de ce jour se doit de donner l'orientation logique de la dépénalisation (rappelons qu'un texte existe pour amender l'actuel projet de loi soumis au parlement), mais il serait bien inspiré de baliser la voie vers une telle issue salutaire aux ministres de le Justice et de l'Intérieur en les invitant à donner les instructions nécessaires, chacun dans son domaine et dans le cadre de la détermination des traits généraux de la politique dont ils ont la charge, à ce qu'il n'y ait plus ni arrestation ni poursuites judiciaires pour cause de consommation.

Bien mieux, le Conseil se situerait dans le sens de l'histoire et de l'éthique en adoptant une stratégie révolutionnaire en termes démocratiques, ayant pour but de bannir toutes les pratiques liberticides. C'est une telle réforme des mentalités qu'il nous faut, en commençant par les questions les plus symboliques.

Cela se ferait, par exemple, en étendant le champ des décisions du Conseil à toutes les libertés privatives, dont surtout celles ayant trait aux relations sexuelles entre adultes consentants et dont l'intimité ne doit plus être violée. C'est ce qui consoliderait de la meilleure façon l'État de droit qu'ambitionne d'être la Tunisie.

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