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Ce qu'impose le nouveau drame terroriste de Nice

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Il ne suffit plus de dénoncer le nouveau drame terroriste qui frappe cette foi-ci la belle ville de Nice; il est temps d'agir! Il ne suffit plus de parler pour ne rien dire ou pour tromper les âmes faibles et/ou naïves; il faut dire le vrai! Le malheur actuel du monde vient du fait que l'ordre ancien, déjà trop injuste est périmé; un nouvel ordre doit naître, mais on n'y agit point.

Un drame parmi tant d'autres

Nice est déjà ce nouveau drame qui vient rappeler que personne n'est à l'abri du pire dont on ne se débarrassera que le jour où on aura agi sur ses causes. Il rappelle aussi qu'il en est d'autres quotidiens dont on ne parle pas.

Car le terrorisme est d'abord mental; il est alimenté par tant de causes que je résume par notre attachement à un paradigme fini des relations internationales érigeant en dieux tutélaires, non pas l'amour, la solidarité et la spiritualité, mais la haine, l'individualisme et l'intégrisme sous toutes ses hideuses facettes, tant religieuses que civiles. C'est en un mot le dogmatisme.

C'est ce qui nourrit le terrorisme de ce fanatisme à la fois de religiosité que de matérialisme excessif. Or, on ne tuera pas une telle calamité si on ne l'extirpe pas des mentalités; c'est une hydre aux têtes multiples qui repoussent aussitôt coupées.

Comme le dit la légende, il faut que l'arme fatale soit trempée dans le sang du monstre. Et ce monstre est ce salafisme qui n'est pas que musulman tout en étant à la fois religieux et profane, produit par l'inique ordre mondial actuel qui n'est qu'un désordre effroyable.

Et comme les officiels ne savent ni ne veulent l'ordonner, tout un chacun en profite en cette ère des foules, faisant du désordre une multiplicité d'ordres servant les intérêts les plus divers, des moins avoués aux plus cyniques.

C'est au désordre actuel du monde qu'il faut s'attaquer pour enlever la racine du mal des mentalités. Celle des intégristes religieux en premier qui ne font que se servir de l'islam pour mieux se servir au prétexte de contester les injustices criantes du monde; à ce titre, la Palestine est la meilleure illustration. Celle aussi des intégristes profanes qui ont un dieu aussi cruel sinon plus que le dieu des religieux, son alter ego Mammon.

Ce qui veut dire que notre obligation est de se garder de tomber dans la culpabilité, comme le fait nombre de nos élites occidentalisées, entichées d'un Occident de Lumières évanouies, et qui sont promptes à dénoncer l'incapacité des Arabes et des musulmans à vivre en paix avec autrui alors que les traditions populaires musulmanes honorent l'altérité au plus haut degré.

Mais comment rester altruistes pour les moins forts d'âmes quand le désordre mondial instaure la norme de l'identité meurtrière et que les saigneurs seigneurs du jour l'appliquent méthodiquement partout dans le monde? Doit-on charger les sous-fifres et les exécutants, manipulés qui plus est, tout en oubliant leurs inspirateurs et les maîtres du monde qui agissent en arrière-plan pour sauvegarder un désordre mondial qui arrange leurs intérêts égoïstes?

Agir sur les causes

D'urgence, le nouveau drame - qui ne sera assurément pas le dernier au vu de l'état actuel d'injustice et de déliquescence universelles - impose que l'on agisse pour une autre vision du monde devenu un immeuble planétaire.

Cela suppose en premier l'ouverture nécessaire des frontières et non leur fermeture, jamais hermétique, surtout devant les jeunes afin de les détourner des chemins de traverse vers ceux de l'amitié. Or, l'outil sécurisé existe; j'en avais parlé.

Cela suppose, en second, de donner l'exemple du triomphe de la légalité en revenant à celle du droit international partout dans le monde, à commencer par la Palestine, terreau de tous les intégrismes et symbole de l'arrogance des forts du moment.

Cela suppose enfin que l'éthique soit réintroduite en droit et en politique pour que ces deux valeurs retrouvent leurs lettres de noblesse. Ce qui impose que nul supposé État de droit ne puisse accepter dans sa législation les tares des inégalités et immixtions dans la vie privée des gens, quelle qu'en soit la raison, et surtout pas pour cause de spécificité religieuse ou culturelle.

Il ne peut et il ne doit y avoir en ce monde déboussolé qu'une seule référence pour le réordonner et s'imposant à tous: l'impératif catégorique d'une politique éthique pour un monde d'humanité, une mondianité.

Dans l'Orestie, trilogie tragique qui se jouait à Athènes à l'orée de la démocratie aujourd'hui en crise, Eschyle nous raconte le mythe des Atrides où les turpitudes humaines étaient exposées et disséquées. Et dans Agamemnon, première pièce de la trilogie, on assiste au sort funeste du roi victorieux de Troie, ouvrant le bal tragique de la confusion des valeurs et du déchaînement des violences.

C'est notre situation actuelle dans nos pays et dans le monde. On se dit fort de nos valeurs démocratiques, mais on est l'esclave de nos pulsions, nos actes n'étant pas maîtrisés, travaillés par un inconscient de refoulement et un imaginaire de révolte où les blocages psychologiques sont un terreau pour une aphasie politique, une impuissance éthique.

Et quand la violence divine s'acoquine avec la violence humaine, on baigne alors - comme c'est notre situation - dans la plus totale anomie où aucune règle, sociale ou morale, ne peut être respectée, ne remplissant plus sa fonction, étant vidée de sens. Ce sont alors les vies abîmées qui s'offrent à cet opéra politique valsant de l'esprit bouffe au tragique.

Comme elle a manifesté la tourmente politique ayant insaturé la démocratie à Athènes, la tragédie moderne d'Agamemnon illustre tragiquement la nécessaire sortie de l'incarnation actuelle de la démocratie pour une refondation de ce système politique redonnant véritablement le pouvoir aux foules en tenant compte de leur puissance manifestée aujourd'hui de la plus horrible des manières.

Pour un nouvel ordre moins injuste

Toute époque est une parenthèse, c'est le sens étymologique du mot; la démocratie en est une; elle a eu une ouverture et elle en est aujourd'hui aux prémisses de la fermeture. Car la démocratie en tant que pouvoir du peuple est une arnaque; c'est au mieux le pouvoir des professionnels de la politique, ses daimons qui, comme tout démon, sont angéliques ou démoniaques. C'est ce que je nomme daimoncratie.

Aujourd'hui, on a besoin de refonder cette démocratie devenue fausse, une tromperie, au mieux d'élevage où le pouvoir étatique contrôle les masses pour ses intérêts propres, s'évertuant à les maintenir soumises, occupées, au pire à des jeux de cirque.

Une postdémocratie est nécessaire et elle ne peut venir que des pays qui n'ont pas connu les délices trompeurs de la démocrate, et qui y aspirent. Car dans ces pays, les foules sont en effervescence, caricaturant en quelque sorte une démocratie qui serait sauvage où tous les ingrédients d'une démocratie en tant que pouvoir du peuple se retrouvent à l'état brut: initiative désinhibée, pluralisme violent, divisions exacerbées et surtout un esprit libertaire et de contradiction.

C'est donc une occasion historique que les États qui ont dépassé le stade de la dictature, comme la Tunisie, ne cherchent pas à singer l'Occident en déclin en important son système politique en crise; c'est juste une camelote démocratique, car le pouvoir du peuple ne se réduit pas au mécanisme insuffisant et altéré des élections. On en a vu les travers en Tunisie.

Justement, notre pays est en mesure de réinventer la démocratie; s'étant débarrassé de cette chape de plomb de la dictature que lui imposait l'Occident, il ne doit pas tomber dans une nouvelle dictature en provenance de ce même Occident dont l'intérêt est que l'ordre mondial désuet reste en l'état pour préserver ses intérêts d'antan.

La Tunisie doit inventer la démoarchie, la puissance sociétale. Et elle a assez d'atouts dans ses traditions et dans le génie de son peuple pour refonder une démocratie qui soit une nouvelle pratique du pouvoir politique, une démopraxie où le pouvoir central vole en éclats, étant diffracté dans les localités et les régions, la société civile en assurant le rythme et le pouvoir central jouant juste le rôle de chef d'orchestre.

En termes politiques, on appelle cela démocratie locale et participative ; faut-il pousser à l'extrême cette raison participative devenant participale pour être une raison sensible dans le cadre d'une politique compréhensive, une politique éthique, une poléthique.

En finir avec la politique immorale

Or, il s'en trouve en France et ailleurs des responsables irresponsables pour oser, parlant du dernier drame en date, non pas pointer les responsabilités ou du moins certaines d'elles, mais pérorer sur les épiphénomènes, comme de dénoncer le danger islamiste que représenterait la communauté musulmane en France.

Ce serait une cinquième colonne, d'après eux! Admettons, en signalant que cette expression est normalement en usage pour le temps de guerre. Sommes-nous en guerre? Et si oui, qui l'entretient dans le monde ? Et qui noue les relations les plus intimes avec les régimes islamistes encourageant l'intégrisme haineux qui, rappelons-le, est minoritaire en islam populaire?

De tels supposés responsables politiques français, dont nous avons aussi copie chez nous, ne doivent-ils pas dénoncer les encouragements apportés par la politique officielle de la France aux États dont la politique est notoirement avérée être derrière l'embrigadement des apprentis terroristes: Israël pour la Palestine et les régimes intégristes musulmans?

En ce moment de deuil, il est normal de prier pour les victimes ; certaines ont la religion du meurtrier, comme souvent. Trêve donc de vaine prière sans action volontariste! Si l'on doit effectivement prier, cela doit l'être en agissant pour un nouvel ordre amoureux dans le monde ! La prière, aujourd'hui, doit être ce qu'emporte son sens étymologique italien de supplica: requête, plutôt que celui du latin classique suppliarte: fléchir les genoux.

Il nous faut arrêter de nous prosterner devant le dogmatisme occidental de la pérennité du désordre actuel et rechercher un nouvel ordre mondial pour agir véritablement sur les drames endeuillant un monde livré au terrorisme qui est d'abord dans les têtes.

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