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Ce n'est pas la démission de M. Essid qui servira la patrie

Publication: Mis à jour:
HABIB ESSID
FETHI BELAID/AFP
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On s'attend à ce que M. Habib Essid présente lundi sa démission au président de la République pour donner réalité au scénario échafaudé par Carthage ; or, ce ne sera pas nécessairement une bonne chose pour la Tunisie.

La démission de M. Essid ne servira pas les intérêts de la patrie. Bien au contraire, elle aggravera la situation d'incertitudes au moment où le pays n'en maque pas, avec en prime le danger terroriste qui guette.

D'autant plus que le chef du gouvernement n'a pas démérité. Aussi, dans l'intérêt de la Tunisie qui seul le détermine, ainsi que l'affirme ce grand commis de l'État, il ne doit pas démissionner.

L'échec est celui de la classe politique

En effet, si l'on vient enfin de faire le diagnostic de l'échec de la gouvernance actuelle, ce n'est pas tant celui du gouvernement que de la classe politique tout entière. Ce n'est pas Habib Essid qui a échoué ni son équipe comptant de très valables compétences, mais un mode de gouvernement, une gouvernance d'un autre temps.

C'est celle de l'inertie et des méthodes éculées; et ce sont elles qui constituent la cause réelle de l'échec de notre pays. Ce qui dépasse la simple personne du chef de gouvernement réduit à son corps défendant à gérer les contradictions non pas tant des membres de son équipe que des partis dont ils sont issus et des intérêts qu'ils représentent.

Or, on sait qu'être inerte en stratégie politique et militaire, c'est être battu forcément d'avance; c'est ce que rappelait le fin connaisseur que fut le général de Gaulle. Une telle inertie fut imposée à M. Essid contraint de passer sous les fourches caudines de la classe politique déconnectée des réalités populaires, invoquant un mythique conservatisme social pour ne pas saborder le navire de ses privilèges et intérêts. Quitte à ce que ce navire continue à dériver. Jusqu'à quand?

Car les solutions existent, elles sont aussi multiples que diverses, nécessitant juste une ferme volonté politique, de la détermination et surtout de l'éthique. Ce qui est la marque première, reconnue par tous, de M. Essid, faut-il le rappeler.

Alors, pourquoi se passer d'un tel atout que la logique de la situation impose, et qui donnerait la plénitude de son talent si seulement il était enfin doté des moyens de sa politique au lieu de le contraindre à n'être réduit qu'à faire la politique de ses moyens?

Des maux actuels de la Tunisie

La crise qui sévit en Tunisie est faite d'intérêts partisans où s'affrontent confusément appétits voraces, enjeux de pouvoir et légitimités concurrentes, nationaux comme internationaux. Ce qui a fait de l'inertie un mode de gouvernement. Or, le salut de la Tunisie réside dans de refus d'une telle inertie coupable et de bouger, de se mobiliser, d'avancer : bref, d'agir pour changer le pays.

La Tunisie a toujours été telle une bicyclette, devant avancer pour ne pas tomber. Son destin est alors d'innover; c'est même son devoir. C'est ce qui déplait fort à certains dont les intérêts sont liés à la perpétuation de l'ordre ancien, pourtant périmé.

En effet, cet ordre est fini, tout comme le monde dont il est issu. À la fin attestée de ce monde ancien correspond un nouveau monde en gestation dont relève déjà le peuple qui a faim d'innovations en symbiose avec ses attentes légitimes et sont droit au meilleur que lui autorise sa maturité.

Aussi, c'est l'instabilité à répétition que se doivent de vaincre en premier les plus sincèrement voués à l'intérêt du pays de nos politiciens. Or, une telle instabilité sera aggravée par la démission du gouvernement actuel. Il vaut mieux donc qu'il reste en place et sauvegarde le meilleur de son oeuvre et des plus méritantes de ses compétences, en apportant les corrections nécessaires sur ce qui ne va pas. En cela, seul l'intérêt de la patrie doit primer, y compris sur les intérêts mesquins des partis.

Ce qui suppose de mettre fin au jeu d'ombres actuel pour pratiquer celui de la seule vérité. Ce qui impose surtout de répudier les fausses recettes afin d'oser des réponses innovantes telles celles que nous esquissons ci-après.

Fausse recette, en effet, que de penser redresser l'économie du pays en faisant appel aux capitaux étrangers sans avoir de projet économique aux aspects concrets susceptibles d'obtenir l'adhésion la plus large du peuple en vue de le réussir.

Car la loi du marché impose un prix à tout recours au capital étranger, ne serait-ce qu'en termes de souveraineté. Plus la Tunisie est faible à revendiquer le respect de sa souveraineté, plus le prix à payer est élevé.

Or, la souveraineté du pays est celle de son peuple; et celui-ci est en droit d'exiger une économie sociale solidaire; ce qui est possible si l'on arrêtait de lui imposer les préceptes d'une économie libérale sauvage, sans la moindre éthique, juste bonne à satisfaire les diktats financiers internationaux.

Si l'on devait s'y résoudre, autant le faire alors en allant jusqu'au bout de la logique du régime libéral avec l'ouverture des frontières, aux marchandises certes, mais aussi et surtout à leurs véritables créateurs, les femmes et les hommes.

Pareille ouverture peut et doit se faire moyennant un instrument respectueux du réquisit sécuritaire, à savoir l'outil du visa biométrique de circulation, le libre mouvement humain devant être un préalable au libre-échange. Or, la situation s'y prête avec les actuelles négociations pour ALECA qu'on doit transformer en ALECCA.

D'autant plus qu'outre son respect de la souveraineté étatique, une telle formule inévitable de circulation future ouvre des horizons devant une jeunesse réduite à vivre dans une réserve et d'y cultiver le rejet et la haine de l'autre qui la rejette au mépris des droits basiques de l'Homme.

C'est ce qui détournerait nos jeunes du terrorisme qui est d'abord le fruit d'une désespérance de vie normale; quoi de plus légitime, en effet, que de circuler librement, bouger étant tout simplement vivre !

Une recette infaillible pour un choc psychologique

C'est d'un langage s'adressant tout autant au cœur qu'à la raison que doivent donc user nos gouvernants et non de rodomontades ou de langue de bois. Ce qui est dit ci-dessus, en relation avec l'actualité, en relève.

Mais c'est aussi d'un choc psychologique que le pays a besoin pour sortir enfin du ronron idéologique mortifère où le contraint à végéter sa classe inerte s'agitant plutôt que n'agissant.

S'il faut donc agir et de manière spectaculaire pour frapper les esprits, ce n'est pas la fausse recette du gouvernement d'union nationale qui y suffira; il n'y aura pas mieux que de s'adresser à l'imaginaire populaire en sollicitant les cordes sensibles de l'inconscient collectif par des actes concrets.

Par exemple, sur le plan international dont la Tunisie dépend, outre ce qui a été déjà évoqué, d'annoncer la candidature de la Tunisie à l'adhésion à l'Union européenne. Cela viendrait en point d'orgue et prolongement des mesures ci-dessus, une manière intelligente d'aller dans le sens de l'histoire et de contrarier un sort que tout porte à croire scellé et permettant, en tout cas, la sortie de l'inertie actuelle. Et il s'ajouterait à l'appel pour un espace méditerranéen de démocratie que lancerait sans plus tarder la Tunisie avec l'exigence de la libre circulation humaine et d'un moratoire de la dette tunisienne, sinon de son effacement.

Sur le plan interne, afin de mettre le holà au terrorisme mental que cultive d'aucuns nourrissant le terrorisme tout court, il faudra oser sans plus tarder cette mesure à forte charge symbolique consistant à faire réalité tangible de ces deux marqueurs majeurs de la modernité démocratique en terre d'islam : la consécration de l'égalité successorale comme visée ultime de notre religion et la reconnaissance de la liberté totale de la vie privée, manifestée par l'abolition de l'homophobie et la dépénalisation de la consommation de l'alcool et du cannabis. Et cela se fera bien au nom de l'islam qui est justice et qui n'a jamais été ni homophobe ni contre l'usage des drogues douces ou la consommation d'alcool, n'ayant interdit que l'ivresse.

Et comme on est à la veille de ramadan, il serait également salutaire de décréter la liberté pour tous de jeûner ou de ne pas jeuner et d'abolir toutes les restrictions illégales en ce domaine.

Par ailleurs, eu égard à la saison estivale qui s'annonce catastrophique alors que le tourisme est essentiel pour l'économie du pays, pourquoi donc ne pas secouer les mentalités rétrogrades en profitant des mesures sécuritaires sur les plages, décourageant fortement les touristes d'y venir? Cela consisterait à créer des zones réservées au naturisme, ce qui relancerait assurément la saison.

On sait effectivement que les adeptes d'un tel tourisme sont nombreux de par le monde, surtout parmi ceux qui aiment notre pays qui se distinguerait alors par une offre alléchante, originale et à nulle part ailleurs en terre arabe ou d'islam.

Ce qui jouerait aussi pour la consolidation de la démocratie naissante qui est d'abord dans le vivre-ensemble paisible et tolérant malgré nos différences, sans nul intégrisme maléfique qui n'a pas sa place en une Tunisie devant redevenir belle, et même re-belle.

Voilà donc des mesures concrètes dont l'efficacité ne fait nul doute pour tout politique patriote animé par le désir sincère de servir la Tunisie et non d'être au seul service de sa carrière. Osera-t-on user de pareille combinatoire de dernière chance de nature à contribuer au changement de la donne actuelle et à redonner un souffle nouveau au régime au lieu de le laisser continuer à s'adonner à la politique politicienne?

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