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Après sa déclaration sur Daech: Qui es-tu, Rached Ghannouchi?

Publication: Mis à jour:
GHANNOUCHI
Anis Mili / Reuters
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La récente déclaration de Rached Ghannouchi sur Daech, précédant une tournée diplomatique à l'étranger, a de quoi surprendre. Si elle avait été faite par n'importe qui d'autre n'ayant ni son aura ni son poids politiques, elle lui aurait sans nul doute valu des poursuites pénales et une condamnation pour apologie du crime et atteinte au moral des forces de l'ordre.

Alors, s'agit-il d'un pas de clerc de la part du leader islamiste dévoilant son vrai visage intégriste ou plutôt une manœuvre de haute politique annonçant un revirement stratégique dans le sens opposé, rompant avec le terrorisme mental qui gangrène nombre de têtes dans le pays? Qui es-tu donc, Rached Ghannouchi?

Confusion apparente des valeurs chez R. Ghannouchi?

Pour qui pense Rached Ghannouchi roublard, jouant double-jeu -- et ils sont légion --, il est loisible de soutenir que la confusion des valeurs est à son comble chez lui, comme elle l'est en Tunisie et dans le monde.

Il faut dire que c'est un trait caractéristique de la crise mondiale qui est plus une méconnaissance de valeurs cardinales assimilées à des non-valeurs qu'une crise économique ou financière.

Aussi, sortir de cette dernière crise suppose-t-il, au préalable, d'en finir avec une telle confusion flagrante. Ce qui impose forcément des normes, donc des lois, les seules en mesure d'agir sur les mentalités afin d'y enlever les blocages empêchant la moindre innovation en société, pourtant impérative, ou encourageant la feinte et la dissimulation, sinon la tromperie et l'arnaque.

Surtout qu'une telle pratique est élevée au rang de l'art dans l'exercice politique par les tenants de sa conception antique dont ils continuent d'user en un monde où le paradigme ancien est déjà mort et ses concepts obsolètes. Car c'est le recours à de tels concepts complètement vidés de sens, devenus même toxiques, qui fait l'essence de la crise du monde tout autant épistémologique qu'axiologique.

Chez ses contempteurs, M. Ghannouchi ferait d'un tel art de la politique en tant que ruse et tromperie une arme sophistiquée qui lui aurait permis d'avoir les faveurs des dirigeants du monde libre.

Aussi, pour de tels observateurs, son supposé récent pas de clerc sur la nature du criminel Daech montrerait bien que la sophistication ne suffit plus en politique si elle n'est pas accompagnée d'éthique. En effet, en politique, plus que jamais, la morale est impérative; c'est ce que je qualifie de poléthique.

Le chef du parti islamiste aurait donc tombé le masque sur sa vraie philosophie de vie en prétendant que Daech était un islam en colère. C'est que Daech n'est nullement l'islam, lequel ne saurait jamais être en colère, étant par définition une paix; puisque la colère est toujours cette furie dont est pavé le sentier de la guerre.

On est ainsi en droit de se demander, interpellant Rached Ghannouchi : depuis quand l'islam tolérant et humaniste est-il devenu belliciste? N'est-il pas ahurissant à quel point vous faites montre d'ignorance du vrai islam, confirmant le réduire juste à du commerce, de bas de gamme qui plus est?

Ignorance évidente du vrai islam par R. Ghannouchi?

Les ennemis de Rached Ghannouchi peuvent donc à loisir affirmer qu'il ne sait pas que l'islam est paix, jamais guerre. Que c'est aujourd'hui plus que jamais le cas, du moment qu'il s'est stabilisé dans les cœurs avec la fin de la lutte armée comme a bien pris fin l'émigration islamique ou hijra?

Et de s'écrier : a-t-on jamais défini cette foi de tolérance et d'humanisme comme étant la foi de la colère? Si l'islam peut revendiquer à juste titre être une théologie de la libération, c'est celle de soi par le jihad akbar et jamais par les armes.

Avec eux, force est de soutenir alors qu'il est flagrant de voir à quel point certains musulmans de pure forme (et R. Ghannouchi en ferait alors partie) se trompent sur la nature de l'antéislam qu'est Daech; ce qui, bien évidemment, ne saurait être accepté du chef du parti islamiste en Tunisie.

Et d'abonder dans ce sens : comment R. Ghannouchi ose-t-il qualifier cette abomination d'islam même s'il cherche un subterfuge à cela, prétendant la colère? Daech est la négation même de l'islam, foi de paix et d'humanisme. Certes, la justice peut impliquer la nécessité d'être rétablie par la force quand il y a injustice; mais n'est-ce pas surtout et désormais par les voies pacifiques que se fait le règlement de tous les différends?

Rached Ghannouchi ne saurait-il pas qu'en islam vrai, la force et la violence ne sont autorisées qu'en défense en cas d'agression et exclusivement pour se défendre, éloigner un péril imminent?

Et les tenants d'une telle thèse sont en droit de dire que ce n'est que par des actes que R. Ghannouchi prouvera sa bonne foi. Car la gravité de ses propos, ayant pour le moins des fondements inconscients, ne saurait être effacée que par des preuves tangibles venant par les actes effacer ce qui ne peut relever que du terrorisme mental.

Pour eux, mais aussi pour tout démocrate sincère, Rached Ghannouchi devrait non seulement admettre et reconnaître que Daech n'est pas l'islam, mais il doit le prouver par des initiatives tangibles allant à l'encontre de ce que représente et fait Daech.

Il devrait reconnaître, par exemple, en premier que le jihad mineur est obsolète et que celui qui y a recours viole l'islam où il n'y a plus de jihad que le jihad majeur. Et c'est un devoir éminent de son parti.

Il devrait aussi soutenir et voter des projets de loi allant à l'encontre de l'idéologie intégriste de Daech, notamment l'égalité successorale et l'abolition de l'homophobie en Tunisie, mais aussi la suspension de l'application de tous les textes illégitimes et illégaux restreignant le commerce et la consommation d'alcool ou la libre pratique sexuelle entre adultes consentants. Il devrait également s'engager dans la voie de la dépénalisation du cannabis dans le pays dont c'est la répression et non la consommation qui fait des ravages dans les milieux de la jeunesse tunisienne.

Rached Ghannouchi, une poupée gigogne politique?

Et si c'était vers quoi irait effectivement Rached Ghannouchi? Sa déclaration voulue provocante préparerait de sa part cette orientation et il lèverait ainsi non pas le masque d'un intégrisme qui serait occulte, mais juste de façade, nécessaire pour damer le pion à ses irréductibles ennemis dans son propre camp. Alors, Rached Ghannouchi préparerait ainsi, avec une sortie médiatique controversée, une spectaculaire conversion démocratique!

D'aucuns, parmi les fins observateurs de notre pays, pensent que Rached Ghannouchi ne ferait montre d'une apparence intégriste que pour mieux baliser le terrain à une inéluctable, mais douloureuse évolution dans la libéralisation des mœurs dans le pays. Or, on sait, en politique, que les mesures courageuses et qui font le plus mal sont toujours le fait des plus radicaux qui ont la capacité de les imposer aux plus extrémistes de leurs troupes.

Dans ces milieux, on se plaît à penser que Rached Ghannouchi, par sa dernière déclaration préméditée, n'a fait que préparer le terrain à une nécessaire adhésion aux mesures jugées désormais impératives par ses soutiens occidentaux sans lesquels il ne serait pas ou plus là où il est.

On se rappelle, au demeurant, la résolution du parlement européen et son exhortation à la réforme de l'arsenal législatif obsolète du pays. L'assemblée de Strasbourg y est même allée assez fort en visant nommément une mesure précise qui déplaît fort aux intégristes : l'abolition de l'homophobie. Ce n'est que la face apparente de l'iceberg des pressions s'exerçant sur les islamistes tunisiens et cela explique les dernières initiatives osées du président de la République et celles à venir.

Il est donc fort probable que l'on se dirige enfin, en notre pays, dans le sens de ce que commande la raison et l'éthique : l'abrogation des lois les plus scélérates avec les mesures ci-dessus citées. Il faut dire que Rached Ghannouchi s'y était déjà préparé depuis quelque temps en tenant des propos qui avaient surpris son monde et par lesquels il avait pris date en quelque sorte au changement de peau que le jeu démocratique lui imposait. Ainsi s'était-il déclaré, timidement, mais clairement, favorable à l'abolition de l'article 230 du Code pénal.

Aussi, il n'y a pas que l'homophobie qui sera abolie en Tunisie, puisqu'il sera question bien avant probablement de l'égalité successorale et éventuellement, pourquoi pas, de la dépénalisation du cannabis et surtout de la licéité du commerce et de la consommation d'alcool. À noter que s'agissant d'égalité successorale et d'homophobie, deux projets de loi ont été déjà proposés au groupe parlementaire du parti Nahdha au parlement.

Voilà ce qu'annoncerait, semble-t-il, la surprenante déclaration de R. Ghannouchi sur Daech. Ainsi jouerait-il à être pris pour un cryptodaéchien afin de mieux préparer ses troupes aux inéluctables révisions déchirantes de leur lecture caricaturalement intégriste d'un islam cruellement faussé dans ses vraies valeurs d'humanisme et de tolérance.

Rached Ghannouchi se positionnerait de la sorte idéalement pour espérer un jour réaliser son rêve secret : briguer la présidence de la République. Car il pourra alors non seulement espérer, mais aussi s'assurer du soutien indispensable de l'Occident. Le gourou islamiste agirait en somme, d'ores et déjà, pour une sorte d'investiture anticipée en vue d'une entrée triomphale à Carthage.

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