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Après la résolution du parlement européen : la révolution mentale s'imposant à nos islamistes

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Anis Mili / Reuters
Anis Mili / Reuters

En appelant à un plan Marshall en faveur de la Tunisie, seule solution de sortie de crise du pays, le parlement européen a eu raison par sa résolution du 14 septembre, faisant un état minutieux des lieux de la transition tunisienne, d'axer son diagnostic sur la nécessité de réforme législative du pays, avec des recommandations judicieuses.

Même si ces dernières font la part belle aux intérêts de l'UE (migration, réadmission, lutte antiterroriste...), malgré l'absence de réelles mesures de codéveloppement solidaire, la résolution demeure positive et peut servir d'un point de départ pour une nouvelle donne en Méditerranée.

Toutefois, son utilité et son application dépendent d'un changement absolument nécessaire de la mentalité de nos élites -- particulièrement islamistes -- encore attachées à leur dogmatisme devenu néfaste.

C'est, au demeurant, le sens de l'initiative du président de la République de gouvernement d'union nationale. Aussi, le gouvernement Chahed ne doit pas se résoudre à ce geste qui consiste à botter en touche qu'on connaît bien au rugby et auquel certaines forces agissantes dans le pays entendent réduire l'initiative présidentielle.

Car nos islamistes continuent sans honte aucune à pratiquer la politique de la simulation et de la dissimulation, du mensonge et de l'affabulation alors qu'une telle politique n'a plus cours en un pays réveillé à son essence : sa volonté de vivre dignement.

Révolutionner une mentalité élitaire et dogmatique

Si le propos qui suit concerne tous les acteurs politiques, il vise notamment, en leur sein, celui dont la participation au pouvoir est imposée au pays par l'inévitable géostratégie internationale en notre monde globalisé : le parti Ennahdha.

En continuant à pratiquer à merveille la politique à l'antique, le parti islamiste s'avère le plus pernicieux et le plus redoutable pour l'avenir du pays et pour l'intérêt bien compris de son peuple. Car il croit dur comme fer détenir la vérité des choses, religieuses comme profanes, et ce au nom d'une foi qu'il ne caricature pas moins, frelatant ses préceptes qui ne sont, par essence, que paix et fraternité.

Nous en donnerons la preuve ici en notant encore une fois que cela ne dédouane nullement les forces politiques traditionnelles, particulièrement celles se disant démocrates, sans la démission et la complicité desquelles le parti islamiste ne serait qu'un colosse aux pieds d'argiles, un fanfaron de comédie de boulevard ou d'opéra bouffe de la politique.

C'est ce dont il faut être conscient. Ennahdha doit changer réellement et prouver ce changement par des actions concrètes, les plus symboliques, car les plus douloureuses à faire sur le plan du dogme qui l'inspire, et aussi les plus porteuses en retombées bénéfiques sur l'imaginaire populaire et l'inconscient collectif. C'est la révolution mentale qui s'impose aux islamistes en Tunisie.

Certes, Ennahdha prétend participer à la démocratisation du pays en prouvant avoir rompu avec ses anciens affidés extrémistes dont nombre sont dans les rangs des terroristes activistes ou forces dormantes. Cela est vrai, mais ne saurait suffire. En effet, comme le dit notre poète national "Qui sème le vent, récolte les tempêtes". Si la Tunisie souffre des menées terroristes, il ne faut pas oublier que c'est la politique tolérante des islamistes à leur égard qui en a été la cause

C'est bien le parti islamiste qui a semé les épines qui font mal aux Tunisiens. Il a eu le pouvoir comme une aubaine dont il a usé et abusé, non seulement pour se faire payer le prix de la douleur des avanies et injustices passées, mais aussi pour s'assurer ne plus en être la victime.

Oui, c'était assez légitime, mais quelle est la faute du peuple qui paye ce dont il n'a jamais été coupable ? Ne valait-il pas mieux une politique de sincère apaisement et non de guerre froide dans le pays, opposant une frange dans le pays, supposée dans le droit chemin, à une autre vouée aux gémonies, les deux n'étant que de fieffés profiteurs? N'est-il pas temps de réaliser la paix idéologique dans le pays et de le faire par des actes concrets, ceux qu'impose au demeurant la loi suprême du pays ?

Agir pour l'État constitutionnellement civil

C'est ce que ne fit point Ennahdha et continue à ne pas faire. Ainsi, bien qu'il se soit enfin publiquement désolidarisé de ses plus intégristes membres, il continue à jouer à l'esbroufe, parlant dans le vide de droits et de libertés que ses sbires violent à la moindre occasion. Il aide certes le pouvoir à pister les terroristes et à assainir le pays, mais est-ce suffisant ? Peut-on rétablir la paix dans le pays quand on cultive la haine dans les cœurs, y faisant pousser les graines de l'anathème et de l'exclusion?

Peut-on travailler à la paix dans le pays tant qu'on n'aura pas mis à exécution, et pour le moins, les droits et libertés recensés dans la Constitution, réduits à des voeux pieux? Oublions-nous qu'un membre influent du parti islamiste a osé qualifier cette constitution de texte mort-né? Il est vrai, un tel membre a été écarté des instances dirigeantes, mais n'est-ce pas pure manoeuvre hypocrite? Ses idées néfastes ne continuent-elles pas à inspirer la politique du parti islamiste?

Aussi, tant qu'on n'aura pas et au grand jour concrétisé les acquis de la constitution, rien ne prouvera que le parti islamistes a changé. Or, il n'a le droit de relever de la vie démocratique du pays qu'en osant soutenir - et encore mieux, proposer - des textes au symbolisme ravageur en mesure de révolutionner les mentalités dans le pays.

Tout ce qui est sclérosé en Tunisie, nécessitant revitalisation, doit relever de la nouvelle politique du parti Ennahdha supposé servir la démocratie en Tunisie; surtout sur les questions sensibles dont on ne veut parler. Ce sont de tels sujets qui sont de nature à faire bouger les choses dans le pays en s'attaquant aux freins qui bloquent les mentalités sur une vision antédiluvienne des choses faute d'information correcte et crédible, notamment en matière religieuse.

Or, si le peuple tunisien est attaché à ses traditions, cela est loin de relever d'une religiosité qui en ferait un intégriste; c'est une spiritualité ouverte à la vie et à l'altérité que traduit un tel attachement. Car l'islam tunisien est d'abord culture et non simple culte !

Exemple du parti Tahrir

Avant de citer ces cas qui constituent le terrain inévitable sur lequel le parti islamiste doit finir par se placer s'il veut gagner sa place dans le jeu démocratique en Tunisie, parlons de son attitude quant à cette honte qu'est le parti Tahrir.

On l'a noté, il garde le silence, ce qui en dit long sur ses relents terroristes mentaux. Car ce parti n'est rien d'autre qu'une coquille vide qui fait écho aux slogans et à la politique de Daech. Son thème califal est creux, une totale aberration qui n'a aucun sens ni historiquement ni religieusement.

De plus, il n'agit pas à construire démocratiquement, mais à détruire les bases mêmes de la démocratie. Aussi, sauf à être un faussaire des valeurs, on ne peut que réclamer sa dissolution. Ennahdha agira-t-il comme l'ancien président Marzouki qui a prouvé, depuis longtemps, ne faire de la politique que le tremplin de ses ambitions personnelles au détriment de la patrie?

Exemple de ramadan

Par ailleurs, Ennahdha, malgré des appels réitérés, a laissé passer l'occasion du ramadan pour dire le vrai sur la question, à savoir que le jeûne n'est pas une obligation absolue; or, c'est ce qu'il doit faire s'il veut être un jour une Démocratie islamique ! Il doit donc dire que si le jeûne est un des fondements essentiels du dogme de l'islam, il ne s'impose pas en tant que formalité et acte d'ostentation, mais d'abord comme abstention de faire le mal et de s'adonner au vice. En cela, Dieu seul est juge du sincère comportement pieux et qui ne peut l'être que dans un environnement de libertés totales.

Cela veut dire que nul musulman ne peut être obligé de jeûner si ce n'est par acte volontaire et libre. Nul jeûne n'est accepté par Dieu s'il ne traduit une conviction et une intention sincères. Aussi, obliger à la fermeture des cafés et restaurant en journée durant ramadan ou harceler ceux qui ne jeûnent pas, c'est en islam authentique de l'impiété, la vraie piété nécessitant la discrétion.

En bon islam, c'est celui qui jeûne qui doit le faire discrètement et non celui qui ne jeûne pas, notre belle foi n'ayant jamais été ostentatoire et ayant sacralisé la liberté du croyant. Seul Dieu est juge des actes de ses fidèles et infidèles auxquels il peut pardonner s'il l'entend.

Exemple de l'alcool

Pareillement, en ramadan, mais aussi le vendredi et tous les jours de l'année, il n'est pas islamique d'interdire ce que Dieu n'a pas interdit, à savoir de boire le produit de ce qu'il a créé de bon, comme le raisin. En effet, il n'est nulle interdiction du vin, et toute boisson alcoolisée plus généralement. Ce que prohibe l'islam, c'est l'ivresse, surtout lors de la prière.

Or, les supposés musulmans en sont arrivés jusqu'à prétendre que l'islam prohibe même le toucher du vin, oubliant que le saint-esprit Gabriel a offert au prophète un verre de vin lors de son voyage nocturne. Seraient-ils donc meilleurs que l'archange Gabriel ?

S'il veut vraiment réaliser sa conversion démocratique, le parti islamiste doit donc dire la vérité, toute la vérité sur la question et arrêter de tromper les bonnes volontés ou, bien pis, de soutenir les menées de certaines minorités qui troublent de temps en temps l'ordre public en protestant contre les rares licences de vente d'alcool qu'on octoie.

Mieux ! Il doit se prononcer pour la totale libéralisation du commerce d'alcool, car c'est son statut véritable en islam et se limiter à conseiller de boire intelligemment, avec mesure et sans excès; c'est ce qu'a conseillé l'islam en avance sur les plus modernes des slogans en matière d'alcoolisme.

Exemple du pèlerinage et de la fête du sacrifice

Par ailleurs, nous voici en temps de pèlerinage et de fête du sacrifice. Pourquoi le parti islamiste ne dit-il pas la vérité à ce sujet : que le pèlerinage n'est que le dernier précepte du dogme islamique et qu'il n'est prescrit que dans le cadre strict de la possibilité de s'y adonner? Or, une telle possibilité ne se limite pas aux moyens matériels ou physiques, mais aussi à toutes sortes d'empêchements.

Par exemple, est un empêchement valable la pauvreté alentour amenant à préférer investir les frais de la visite de la kaaba à soulager quelque peu une telle misère. Est en effet une raison valable amenant à ne pas faire le pèlerinage toute action de substitution dans une oeuvre pieuse. C'est que Dieu privilégie de la part de ses fidèles les actes pieux à destination de la communauté des croyants à ceux qui ne sont qu'au strict profit personnel du pèlerin.

Une action de conscientisation patriotique de la plus haute importance doit donc être menée par les autorités officielles; et elle ne serait que plus efficace en étant menée au nom de la religion. C'est en cela que le parti Ennahdha fera preuve de son patriotisme.

Il en va de même pour la fête du sacrifice qui n'a jamais été une véritable fête strictement islamique. Car le sacrifice est une offrande à Dieu faite à l'occasion du pèlerinage; aussi, il n'est aucune obligation en islam vrai de sacrifier un mouton si cela ne se fait pas lors du pèlerinage. De plus, c'est une tradition consacrée certes par le prophète, mais en perpétuation de l'acte fondateur d'Abraham. Or, le patriarche des religions monothéistes a eu son geste à l'égard de son fils Isaac et non Ismaël selon nombre d'exégètes et de Compagnons du prophète.

C'est ce qu'atteste d'ailleurs la mentalité sémite de l'époque qui n'octroyait de droit d'aînesse qu'à l'enfant de la femme libre et non de l'esclave. Au demeurant, l'islam confirme ce qui l'a précédé de la révélation sauf s'il a été contredit ou rectifié; or il n'est mention d'aucun nom dans le Coran contrairement à la Bible qui dit bien qu'il s'agissait d'Isaac ou Israël.

Exemple de l'égalité successorale et de la liberté sexuelle

Il y a bien évidemment aussi l'épineuse question de l'égalité successorale entre les sexes qui doit être incontournable dans un État se voulant de droit. Et il y a de même la nécessaire totale libéralisation du sexe entre adultes, et ce même en dehors des liens du mariage et entre mêmes sexes.

Ce sont là des signes imparables de démocratisation que le parti islamiste ne peut plus ignorer, car même la religion ne le lui permet pas, l'islam permettant parfaitement l'égalité successorale et une libre vie sexuelle intime.

Exemple de la paix en Palestine

Au vrai, le parti islamiste doit arrêter d'exploiter la religion pour justifier son refus d'évoluer. Pareillement, il ne doit plus, au prétexte que le peuple y serait opposé, se garder d'appeler enfin à la reconnaissance d'Israël dont certains de ses membres continuent de qualifier d'entité, alors qu'il a, sur le plan international, les fondements étatiques encore plus solides que ceux de certains États islamiques. Il est bien temps que le parti islamiste ose aussi à ce niveau fort symbolique bousculer ses tabous en disant tout haut ce qu'il serine tout bas à ses soutiens américains.

Doit-on continuer à ignorer un État qui certes ne respecte pas la légalité internationale, mais en se reposant justement sur la propre méconnaissance arabe des impératifs de la légalité internationale ? Ne doit-on pas appeler à la nécessité aussi bien légale qu'éthique de revenir au partage de 1947? Or, comment le faire sans donner l'exemple et sans le réclamer haut et fort à partir d'une position de principe, celle de la justice qui est justesse ? N'est-il pas temps à une paix des braves en Palestine qui ne soit ni celle du plus fort ni celle du plus fou, juste une paix honorable en ce monde qui marche sur la tête?

Ce serait là un bel exemple pour le parti islamiste de démontrer sa pleine vocation d'acteur sincère pour paix et sa foi démocratique en rompant avec la politique politicienne et en ayant enfin confiance dans l'intelligence de son peuple et foi dans l'avenir? Car le peuple tunisien, dans sa majorité, n'est pas opposé à des rapports normaux avec Israël dans la mesure où ils faciliteront la bascule vers la paix inévitable. Il sait qu'on ne peut être plus royaliste que le roi; or, les Palestiniens ont fait la paix avec Israël !

Faut-il donc que le parti islamiste continue, ainsi qu'il le fait, à insulter l'avenir d'une manière aussi turpide, celle qui a caractérisé ses ennemis d'un temps de honte censé disparu et que sa politique perpétue en reprenant à son compte les turpitudes de ses ennemis?

Il n'en a plus le droit, islam vrai oblige, surtout au moment où on le dénature. Un islam qui soit correctement lu et appliqué et non celui dont se prévaut encore Ennahdha. Écoutez-vous, Rached Ghannouchi ?

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