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Apostasie et variation dans l'histoire islamique (5/7)

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Ce que la tradition nous a transmis de l'histoire islamique concernant l'apostasie, c'est qu'elle a été le refus des tribus arabes, après la mort du prophète, de payer l'aumône légale à son successeur.

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Historicité de l'apostasie - variation

L'apostasie est définie comme "le retrait des tribus arabes - à l'exception de Qoraych et Thakif - de l'Islam après la mort du prophète. Il en est qui demanda d'alléger la prière ou de ne pas verser l'aumône légale. Abou Bakr les combattit jusqu'à leur retour à l'Islam."(1)

Ce que les Musulmans ont reproché aux apostats, c'était leur refus de l'ordre politique nouveau instauré par l'Envoyé de Dieu, étant donné que ceux qu'on appelait apostats n'ont point renié la foi; tout au plus ont-ils refusé la souveraineté de son successeur.

Rejetant l'obligation de lui devoir obéissance, ils ont plus spécialement refusé de s'acquitter de la taxe aumônière qu'ils assimilèrent à un tribut manifestant leur assujettissement à Médine alors qu'ils n'acceptèrent de se soumettre qu'à la personne du prophète. 

De fait, les apostats appréciaient leur rapport d'obéissance à l'Envoyé en termes politiques, considérant qu'il n'avait pour fondement que la prophétie. Tout au contraire, Abou Bakr était d'avis que le rapport était fondamentalement religieux, établissant un lien avec un ordre auquel on était tenu d'obéir sauf à le nier, en détruire les assises.

Contrairement à Omar qui voyait l'apostasie des Arabes d'un angle purement religieux, ce qui l'amenait à ne pas être favorable à la guerre, Abou Bakr a eu la position politique judicieuse. Elle avait pour ambition, non seulement de préserver la pérennité de la foi, mais aussi et surtout la pérennité de l'ordre que cette foi a institué et l'État qui en était issu.

Le premier calife ne combattit point l'abandon de la religion et l'apostasie de l'Islam; il livra la guerre à ceux qui s'opposèrent à l'ordre et agirent pour le détruire, semant le désordre et encourageant la désobéissance aux gouvernants. Le sûr est qu'en l'absence de ces guerres, le jeune État islamique n'aurait pas duré, son étendue étant à l'époque à peine limitée à La Mecque et Médine dans une péninsule arabique révoltée.    

L'apostasie jurisprudentielle est la variation 

Nous avons déjà précisé que l'apostasie dans le sens connu par les peuples arabes islamiques est au vrai la variation de la religion en tant que base de l'ordre est composante de l'ossature de la société. On n'avait donc pas d'apostasie sans variation de la religion en son sens large en une telle époque, c'est-à-dire l'ordre établi.

Or, nous savons que l'Islam est à la fois une religion et une politique pour la cité; aussi est-il le pilier central de l'État islamique, puisqu'il représentait ce que le célèbre sociologue Émile Durkheim a appelé plus tard le divin social.

Il nous suffit de revenir à la tradition avérée du prophète - soit sa parole "quiconque varie dans sa religion est à mettre à mort"- (2) pour relever qu'il y est effectivement question de variation, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus, et non de simple apostasie telle que prévue au Coran.

Ce qui confirme que l'apostasie religieuse est la variation est ce que nous trouvons dans la sourate L'Immunité à propos des hypocrites qui ont raillé le prophète et ses compagnons à leur retour de l'expédition de Tabouk. En effet, et bien que Dieu les y accusât d'impiété, (3) le prophète ne leur fit subir aucun châtiment.

L'apostasie purement religieuse est donc le changement de religion supposant le passage d'une foi à une autre et le maintien d'une telle option. Elle n'a pas de châtiment dans le Coran ni dans la Sunna même si les jurisconsultes sont unanimes à dire que celui qui varie en sa religion est engagé à se rétracter; et en cas de persistance dans l'incrédulité, il est mis à mort.

On rapporte, à ce sujet, que l'imam Malek affirmait: "Quiconque déserte l'Islam pour une autre religion et le montre est engagé à revenir à Dieu; s'il ne se repent pas, il est mis à mort." (4) 

 

Un coup d'État était l'apostasie 

Ce que furent appelées guerres d'apostasie, qui n'étaient qu'une révolte contre l'autorité de Médine et l'ordre institué au nom de la religion. L'apostasie en ce temps désignait une cruelle discorde politique, une dissension politique armée, puisqu'on ne doit surtout pas oublier que le différend était de groupe, de niveau tribal, et que chaque tribu ne reconnaissait que la logique de la force pour défendre et imposer ses intérêts.  
 
Or, l'apostasie aujourd'hui est une expression de l'opinion individuelle, d'une conviction personnelle et cela n'emporte aucune manifestation politique ni un refus de l'organisation sociale ou une menace de la paix et de la solidarité sociétale.

Aussi, tout comme le fit notre sage ancêtre Omar dont l'opinion était en avance sur son temps, nous devons comprendre aujourd'hui le dit du prophète consistant à mettre à mort l'apostat dans sa vérité logique. Cela signifie qu'il s'agissait du propos du guide d'une nation, qui était le chef de son État, destiné à protéger sa sécurité à un moment sensible de son histoire, l'État étant en cours de construction.

Contrairement à ce qui est encore retenu par les jurisconsultes, le dire prophétique n'abroge donc pas ce qu'a consigné le Coran en la matière; (5) il est une décision relative à un différend politique armé, prise dans le cadre des attributions politiques incombant aux autorités responsables. En aucune manière elle n'est susceptible de généralisation à tous les Musulmans ni en tous lieux et temps, surtout que l'Islam a déjà envahi les cœurs et s'y est bien implanté.    

À suivre

NOTES

(1) Encyclopédie vulgarisée arabe, p. 765.
(2)   cf. Mouslem.
(3) cf. sourate L'Immunité, versets 65-66.
(4) cf. ce que dit Ibn Abd AlBir à ce sujet.
(5) cf. ce que rappelle Messaoud ibn Omar AtTaftazani, à savoir que "Le Livre de Dieu passe avant toute parole prophétique ». En cela, il contredit ce qu'assure AlAwzai', à savoir que "La Tradition est le juge souverain du Livre et non le contraire".

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