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14 janvier 2016 : An VI de la révolution ou le Messie attendu de Tunisie

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Si la figure de Bourguiba a dominé la scène politique tunisienne comme celle du patriote ayant réussi, elle ne saurait occulter l'autre face populaire du patriote que fut le leader syndicaliste Farhat Hached, tombé en martyr et qui aurait certainement donné un autre visage à la Tunisie.

En effet, elle aurait certainement été bien plus démocratique que ne le fut l'oeuvre bourguibienne, par trop marquée par son ego surdimensionné, d'où ses limites actuelles.

Car le ver islamiste a été inoculé au fruit tunisien par la politique même du Combattant suprême qui a voulu éradiquer la spiritualité tunisienne au point de la transformer en religiosité. Et cette dernière est à l'œuvre, menaçant le salut même de la Tunisie, après avoir réussi à anéantir le parti de celui qui se voulait l'héritier de Bourguiba.

Aussi, en célébrant le cinquième anniversaire du 14 janvier 2016, la Tunisie en est-elle à se demander, non pas qui viendra la sauver, mais quand cette fatalité aura lieu pour la paix en Méditerranée et dans le monde ?

Une Tunisie à sauver

Dans Romancero gitano, recueil de poésie majeure de la littérature espagnole contemporaine et plus connue œuvre du poète, parue en 1928, Federico Garcia Lorca puise dans la veine populaire et sensuelle de la société espagnole, celle-là même qu'elle a en partage avec les sociétés maghrébines, sa culture tzigane bien vivace en Andalousie, ayant des racines amazighes.

On lit par exemple, dans ce merveilleux recueil qui a pour théâtre les hauts lieux de l'histoire maghrébine comme Grenade, Cordoue et Séville, une Romance somnambule (Romance Sonámbulo) où le patriote Lorca se demande :

¿Pero quién vendrá? ¿Y por dónde...?

(Mais qui peut venir? Et par où?)

C'est bien ce que se demande le peuple de Tunisie en célébrant ce bien triste cinquième anniversaire de son oeuvre magistrale, coup du peuple ou révolution postmoderne qui, à l'instar de celle d'Égypte, mais en douce, vire à la contre-révolution. Cela se fait en douce, à la tunisienne; et c'est pareillement à bas bruit que ce fait le contrecoup populaire, cette attente d'un messie en Tunisie pour sauver la démocratie en Tunisie, en sauvegarder l'exception.

Une exception qu'on dévergonde

Car la Tunisie est une exception ou elle n'est rien ! Le prix Nobel est venu consacrer le talent d'un peuple intelligent ne méritant pas sa classe politique actuelle qui ignore son génie, occupée au service de ses intérêts mesquins.

Présentement, la Tunisie est ce qu'en font ses ambiguïtés, éclipsant son originalité, condition de sa réussite. Sa poésie certaine, diffractée dans la rue, souffre dans les allées du pouvoir d'un tel état de fait: on se complait dans un faux réalisme, la réduisant à portion congrue.

Or, une trajectoire poétique est plus que jamais repérable faisant le lien entre le sol de l'antique Carthage et l'esprit de l'Andalousie en une nouvelle Carthage et/ou Andalousie ne devant ni se réduire à l'usage actuel de la religion, ni à l'imitation de l'Occident proche, ni à l'exploitation capitaliste qui est faite du pays.

Une exception se fait jour sur cette terre qui a toujours vu se mélanger les apports poétiques de toutes parts à la mémoire revisitée, tentant de réinventer ce qui fait une part essentielle en elle, son lyrisme. D'où cet excès en tout qui marque la vie quotidienne, similaire à l'exercice de vocalisation d'un orateur ou d'un artiste, une recherche de placement de voix se voulant originale et ayant la légitime prétention d'éblouir faisant leçon à une modernité évanouie.

Saint Augustin, auguste figure de la Tunisie éternelle, disait :

L'espoir a deux filles de toute beauté: la colère et la bravoure.
La colère face aux choses telles qu'elles sont.
Et la bravoure nécessaire pour les changer.

Le paraphrasant, je dirais que l'espoir (du latin classique sperare) est la colère de la bravoure et la bravoure de la colère; la colère face aux choses telles qu'elles sont et la bravoure nécessaire pour les changer.

C'est ce dont a besoin la Tunisie où se fait la refondation du pays à la faveur d'une transfiguration politique qui ne saurait se limiter à ce petit pays dont le sort ne peut indifférer l'Occident, et sera forcément diffractée à tout le bassin méditerranéen, pour le moins.

Elpis, l'espoir Tunisie

Dans la mythologie grecque, Elpis personnifie l'espoir dépeint en jeune fille de toute beauté portant une couronne de fleurs, une corne d'abondance dans les mains.

D'après Hésiode dans Les Travaux et les Jours, lorsque Pandore laisse échapper de sa jarre tous les maux de la terre, Elpis reste emprisonnée au fond de la jarre, la fameuse boîte de Pandore.

En Tunisie, nous y sommes! Livré à tous les maux, la boîte de pandore y ayant été ouverte, le pays est en prise avec tous les maux de la terre entière, bien que l'espoir y existe, tapi au fond de la jarre tunisienne.

Cette belle fille qu'est l'espoir est bien la Tunisie, attendant son prince charmant pour la sortir de sa jarre aux dimensions d'un pays afin de répandre ses bienfaits sur sa terre et au-delà. Qui donc de ses enfants aura à la fois de la colère et de la bravoure pour y changer la donne du tout au tout, du pire au meilleur?

Un Messie est attendu en Tunisie ! Des rois mages sont déjà en route pour lui rendre hommage. Que les vrais patriotes se mettent aussi à sa quête !

L'espoir, aujourd'hui en Tunisie, est donc une attente.Ainsi que le disait Pascal (Pensée 172): Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre.

Elpis, Tunisie humaniste

Dans une autre lecture du mythe d'Elpis, la jeune femme personnifiant l'espoir est l'un des maux contenus dans la jarre de Pandore, femme séduisante et diabolique, créée par les Dieux pour les venger du rebelle Prométhée. Si elle reste enfermée dans la jarre une fois tous les maux libérés (faim, misère et maladies silencieuses) pour ravager le monde, elle n'est pas moins un mal, certes inapparent, aussi dévastateur que les maux apparents.

C'est ce qui peut sembler à qui n'a pas la foi dans l'humanisme tapi au fin fond de l'humain, y compris sous sa croûte bestiale, quand l'humus en lui domine l'esprit. Ce sont ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas savoir qu'il est en l'homme, tout humain, une part du diable; car c'est bien le diable qui fait l'ange, au final.

Ceux qui se contentent de la compagnie de Pandore, la belle geôlière d'Elpis, savent sa duplicité évidente, étant "une pudique jeune fille, collier d'or, fleurs printanières, mensonge, langage séducteur, caractère dissimulé; une féminité perfide". Or, au vrai, la féminité est loin d'avoir de tels traits, fruit du machisme des dieux, religieux comme profanes.

Elle est, en Tunisie en tout cas, humanisme intégral. Oui, elle est duple; car c'est ce qu'impose l'esprit du temps; et elle est prisonnière dans la jarre où elle se cache dans le même temps, pour ne pas être entraînée dans la dynamique du mal qui emporte tout autour de la jarre. Mais comme une belle en un bois dormant, Elpis attend patiemment son prince charmant. L'espoir tunisien est donc attente de sa libération pour donner libre cours à sa nature d'ultime consolation.

Cette attente est silencieuse, car les maladies apportées aux hommes par les dieux, tous les dieux, sont privées de voix dans le mythe d'Elpis. Seul l'espoir peut être volubile; mais faut-il qu'il soit libéré pour que sa voix ne se perde pas dans le ramdam causé par les maux, non pas des voix humaines, juste du bruit et du vacarme, sans sens, plein de non-sens.

Cette attente est d'autant mieux jalousement gardée enfermée par les divinités du moment qu'elle est porteuse d'une vérité qui est à la fois intérieure : celle de tout un pays, et extérieure : du monde en décadence avancée. C'est le secret de sa nécessaire régénération dont ne veulent pas les dieux actuels, jaloux de leurs pouvoirs et de leurs privilèges liés à la survie d'un monde déjà mort, une antiquité dont on s'évertue à soigner l'apparence de vie qui n'est que l'illusion d'une momie.

Un nouvel être-ensemble

Cette vérité est en train de se faire jour lentement mais sûrement à travers les vicissitudes de la situation tunisienne; et elle guide vers la vérité du nouveau vivre-ensemble, un être-ensemble, notre vérité encore obscure selon une logique décisive et irrésistible.

L'espoir qu'est Elpis de Tunisie est une constante de ce pays, où Prométhée est plutôt Dionysos, un hédonisme silencieux, une envie de vivre se faisant tantôt volonté tantôt refus, mais jamais lâcheté qu'en apparence, jamais démission que pendant le laps temps nécessaire de l'oeuvre des fondations, travail fondateur du négatif en une centralité souterraine où les marges et la périphérie font le centre.

C'est la vérité de l'être tunisien, cette exception Tunisie, une disposition de fidélité à soi et une attente de soi et d'autrui, image lucide pour un chemin de vie serein; en somme, une patience de vérité. C'est l'âme de la Tunisie, son démon tutélaire, présenté parfois en Dieu; or, comme disait Héraclite "le caractère de l'homme, c'est son daïmon" !

Et il est fatal que cette attente se transforme au fil du temps en une force d'anticipation de soi, une capacité de dire sa propre vérité et celle d'autrui, incrustée dans le brouhaha environnant qui saluera la venue du Messie libérateur de la parole sibylline de la vérité intérieure pour être la vérité du jour.

Encore ambivalente, énigmatique et trouble, cette vérité est déjà dans nos rues à qui sait voir au-delà des apparences. Le roi clandestin est parmi les foules et il est un des rois mages annonçant une épiphanie du Nouveau Monde dont la terre de Tunisie sera l'épicentre. C'est l'amant du peuple, Farhat Hached, celui qui a osé dire, en un temps de haine tel celui que nous vivons : Je t'aime, ô peuple !

Que l'an VI du Coup du peuple tunisien soit donc l'aube d'une ère nouvelle sur l'antique terre de Carthage, une nouvelle Andalousie où l'amour sera chanté par un peuple répétant avec Jacques Brel :

Oh, mon amour,

Mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour,
De l'aube claire jusqu'à la fin du jour,
Je t'aime encore, tu sais, je t'aime !

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