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Ece Temelkuran Headshot

Les singularités de la Turquie post-paix

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Notes sur une exposition qui n'a jamais eu lieu

L'exposition artistique "Post-paix" devait avoir lieu à Istanbul, sur Istiklal Caddesi1 mais elle a été supprimée à cause de "la situation délicate de la Turquie".

Quelques semaines plus tard cette rue commerçante était l'objet d'un attentat suicide2. Vous trouverez ci-dessous la contribution qu'avait rédigée Ece Temelkuran, romancière et chroniqueuse, pour cette exposition.

"Je ne suis une chose étrange et nouvelle, entre-deux, ni parmi les vivants, ni parmi les morts!"3

Il y a un grand aigle noir, là-bas, de cette matière dont ont fait les statues. Il trône au milieu de la place qu'on appelle Bazar ou Marché. Il se peut que vous n'ayez pas vu cet aigle dans ce marché si vous êtes venu à Istanbul pour constater sa magnificence.

Le marché de Beşiktaş est un endroit normal pour des gens normaux. Si vous n'êtes pas capable de lire un tel espace en turc, ce marché c'est du charabia. Si vous connaissez l'alphabet de l'histoire du pays, alors ce marché devient un texte - comme les textes du Moyen-âge ou bien les lettres de prison quand il y a trop de mots et pas assez de papier.

Le bazar, en tout temps et dans tous les pays, est un espace de paix ininterrompue. Le bazar a été une pause, même pendant les guerres les plus féroces de l'histoire de l'humanité.

Ce bazar de Beşiktaş, avec sa statue d'aigle noir et cependant différent.

C'est toujours un refuge pour les dissidents, un symbole de résistance, surtout après le soulèvement de Gezi. "Çarşı" (Littéralement "le marché") et le nom du groupe de supporters de Football-club de Beşiktaş qui a été à l'avant-garde du soulèvement de Gezi, de la manière la plus carnavalesque. Un produit national réputé en termes d'humour politique, fameux aussi pour ses combats de rue avec la police lors de l'été 2013.

Quand les Çarşı ont été trainé devant les tribunaux et accusés de "préparer un coup d'Etat contre le gouvernement", leur porte-parole a dit "si on avait le pouvoir de préparer un coup, nous l'aurions fait d'abord pour gagner le championnat cet année".

Beşiktaş est fameux pour sa capacité à perdre ses matchs quand tous les pronostics lui sont favorables, les supporters ont produit à toute une littérature humoristique à ce sujet. Çarşı utilise le A cerclé de l'Anarchie et son sens symbolique. C'est la raison pour laquelle on peut voir le A de l'Anarchie sur les noms de boutiques du bazar. L'aigle noir qui est au centre du bazar, c'est leur symbole, toujours prêt à protéger les dissidents de ses ailes.

Il n'y a jamais assez d'Antigones pour enterrer les morts

C'est pour cela qu'une douzaine de lycéens, avec les photos de gamins plus jeunes dans les mains se tiennent sous la statue de l'aigle. Les photos sont celles d'enfants, âgés de 4 à 12 ans, tués dans la "il-n-y-a-pas-de-guerre-dans-ce-pays-ce-sont-des-terroristes", la guerre dans la partie Kurde du pays. Ceux qui tiennent les photos sont vivants, pas morts, ils respirent. Je crois. Pas de parole, pas de déclamations, pas de slogans, seulement la respiration. Peut-être qu'ils sont de ces "choses étranges et nouvelles, entre-deux".

Un des gamins tient deux photos. Il n'y a jamais assez de vivants pour tenir les morts. Jamais assez d'Antigones pour enterrer les morts.Ou peut-être le contraire : jamais assez d'Antigones pour tenir les cadavres debout pour que les autres les voient.

Vous voyez de quelle "chose étrange et nouvelle, entre-deux" il s'agit ? Ils restent là, avec les photos. Les gamins sont trop jeunes pour savoir: l'aveuglement est un choix qui ne peut être inversé. Voir c'est une affaire de pouvoir. Ils sont trop jeunes pour savoir que le coté qui gagne la guerre peut aussi tuer la vue. La guerre ce n'est pas tuer le corps - c'est cacher le mort, et parfois le vivant. C'est pour cela que les gamins se sentent, à ce moment-là, à la fois invisibles et évidents.

Ils sont trop jeunes pour savoir : le Pouvoir est affaire d'altération du sens. Le Pouvoir vous fait voir des choses, ou même vous explique que tuer un enfant de six ans peut vous apporter plus de sécurité et donc vous rendre plus heureux ? Le Pouvoir est une matière étrange. Plus sombre que la matière noire de l'aigle.

Voici ce qui se passe à présent :

Une femme d'âge moyen se tourne, dégoutée, vers son ami qui est aussi intimidé, presque apeuré : "Ils défendent les terroristes. Que fait la police?!"

"Quelqu'un devrait appeler la police ! Tout de suite!"

Un homme jeune, un boutiquier, parle à une jeune femme, une passante qui s'est arrêtée pour regarder les gamins; "Ils ne portent jamais les photos des martyrs, Ils se foutent de nos soldats n'est-ce pas ?".

La fille répond avec une telle colère que même le boutiquier est choqué "Jamais ! Fils de putes!"

Apparemment c'est dans la colère qu'ils trouvent quelque chose de commun et de beau, ils échangent des sourires aguichants.

Des petits voyous murmurent les pires injures en passant. L'un d'eux, regardant les protestataires, crache par terre en signe de mépris.

Un jeune homme, dès qu'il voit les gamins, prend son IPhone et se plonge dans l'écran, accélérant la marche pour ne pas voir la scène.

Une atmosphère de lynchage s'empare de la foule, qui attend qu'une voix "courageuse" s'élève. Les lycéens se rendent compte de la colère qui monte. L'un deux, en baissant doucement la photo, regarde les autres, cherchant refuge et courage. Puis l'embarras et la fierté l'emportent. Il remonte la photo sur sa poitrine, redresse son dos. Il est évident que chacun d'eux compte les secondes du temps pendant lequel ils se sont promis, les uns aux autres, de rester.

Finalement la police arrive, un bataillon, plus de 70 flics. Sans aucune sommation ils attaquent les gamins. On ne voit plus les photos, dispersées, déchirées, puis soigneusement récupérées pour être détruites par la police. Dans un sursaut patriotique, le jeune boutiquier, ramasse les morceaux qui ont échappé à la vigilance policière. Les gamins sont maintenant dans le car de police. C'est seulement maintenant que la foule trouve le courage de parler fort.

La femme d'Age moyen crie en direction du car ;

"Nous voulons vivre en paix. Lâchez-nous!"

Une fille tournant le dos au car prend un selfie.

Le bazar retourne à sa routine, sécurisé et rassuré. La Paix règne sur le marché. La Paix... si vous voulez

"Nous voulons la paix...au marché! »

Les cloches de la paix sonnent pour le "Marché". Après le premier jour de l'invasion de l'Irak, la bourse atteignait des sommets pour marquer ce matin-là "la bonne paix de marché", quand un général faisait sonner la cloche d'ouverture de la session de Wall Street.

Quand les gens sont bombardés en quelques endroits de la planète, la paix du marché est célébrée et télévisée en temps réel. Dans le monde entier, d'innombrables journalistes, chroniqueurs, universitaires, aiment tant cette foule qui, dans le bazar de Beşiktaş, a le cran de lever la voix: "Nous voulons la paix... au marché!".

La paix est une sombre affaire.

Nous sommes maintenant en paix, dans cette exposition, sur Istiklal Caddesi, un autre marché pacifique, plein de boutiques, de gens qui font pacifiquement leurs courses. Est-il juste de placer l'art ici, dans ce marché, en paix ?

Mais Istiklal Caddesi est aussi un espace politique. Pas seulement parce que le soulèvement du parc Gezi a commencé précisément ici, mais aussi parce que la rue est devenue ces dernières années le lieu des parades et de manifestations. Alors que signifie l'art dans cette rue ? Est-ce la tranquillité du marché ou le bruit des revendications politiques ? Ou bien sommes-nous une "chose étrange et nouvelle, entre-deux, ni parmi les vivants, ni parmi les morts" ? Cela semble des questions rationnelles.

Il y a quelques mois, tandis qu'un cadavre d'enfant syrien réfugié s'échouait sur la cote Egéenne, une compagnie italienne avait sorti une publicité sur Amazon pour leur nouveau produit. Le titre "mode refugié pour enfant". Ils vendaient des déguisements de réfugiés de la seconde guerre mondiale pour carnaval, pour garçons et filles ? La pub a été retirée après les réactions des clients.

Je crois qu'Anne Carson 4 a raison quand elle dit, dans sa nouvelle "1=1": "Des mots tels que "rationnel" deviennent, et bien... risibles. La rationalité a à voir avec des choses composites - les migrants, les nageurs, les égoïstes, les damnés, la pluralité - mais l'existence et le sens appartiennent à la singularité".

Qu'est-ce qui est rationnel à l'âge du "il-n-y-a-pas-de-guerre-mais-des-millions-de-victimes"? Est-ce que le sens, et donc l'art, appartiennent à la singularité ? Est-ce que l'art appartient au seul espace pacifié, le marché?

L'art - nous le savons - est inévitable.

L'art - nous le pensons - est inépuisable.

Comme on le chante dans Cabaret: "No use permitting some prophet of doom / to wipe every smile away. Life is a cabaret old chum / so come to the cabaret!5.

Nous y sommes, singuliers, localisés par le marché, constamment entre-deux dans l'ère de la post-paix, où les bombes explosent et les bébés meurent au pourtour de l'espace de l'art.

Oui, le "prophète de malheur efface chaque sourire" et nous sommes comme Antigone dans la version de Brecht, avec nos portes sur nos dos, car les chemins singuliers se terminent en singularités variées, mais jamais en collectif.

Indécis, nous sommes des singuliers hésitants, ne sachant jamais si nous devons enterrer nos frères morts ou sortit leurs photos pour qu'ils vivent à jamais.

Pourtant, encore un fois les singulierS peuvent!

Antigone est singulière, elle est une, oui, mais plus que n'importe quoi de singulier. Les singuliers peuvent. Oui les singulierS peuvent. Des  entre-deux étranges et nouveaux peuvent.

Comme ils l'ont fait sur diverses places du monde, ils peuvent apporter le pouvoir sur leurs genoux. Plus important encore, comme Antigone l'a fait, rappeler la vergogne de la honte.

Le singulier peut identifier la tragédie, dès lors la tragédie advient.

Quand Antigone meurt, le produit du pouvoir sans vergogne, le prince, meurt également. Le diable devient mortel, incapable de se reproduire tandis que la "nouvelles choses entre-deux" peut transmettre.

Un autre jour, mais la même place. Une autre bande de lycéens, avec des photos d'enfants tués. Ce sont d'autres enfants morts. Les lycéens sont là, à nouveau. Singuliers, très entre-deux, mais ils sont là. Presque comme en disant "Il y a des guerreS" au singulier.

L'histoire continue. Bien sûr.

1 La rue de l'indépendance, principale artère commerçante (et piétonne) d'Istanbul
2 Le 19 mars 2016, qui a fait 4 morts.
3 Sophocle : Antigone, d'après la traduction d'Anne Carson.
4 Anne Carson, poète canadienne, 1=1 a été publié dans le numéro du 11 janvier 2016 du New Yorker
5 Chanté par Liza Minnelli dans la comédie musicale Cabaret : Ne pas permettre au prophète de malheur / d'effacer chaque sourire. La vie est un cabaret vieux pote/ Venez au Cabaret!

Traduction et notes Bernard Dreano

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