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Une brève histoire de l'Algérie à l'usage des décideurs marocains

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MOHAMED BOUDIAF ALGERIE
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Photo: Mohamed Boudiaf, membre fondateur du Front de libération nationale (FLN), qui a trouvé refuge au Maroc, à Kénitra, après avoir été chassé par ses ex-compagnons du FLN dans les années 60. Il a été chef de l'Etat algérien entre le 16 janvier et le 29 juin 1992, jour de son assassinat.

INTERNATIONAL - Cinquante ans de rivalité stérile ont éloigné les peuples du Maroc et d'Algérie et ont creusé un fossé d'incompréhension et d'indifférence entre les deux pays. La frontière terrestre a été doublée par un mur symbolique fait d'ignorance et de jalousies réciproques. Pourtant, les élites marocaines ont beaucoup à apprendre de l'expérience algérienne. Les quelques réussites et les nombreux errements de nos voisins réservent de précieux enseignements à qui veut bien ouvrir les yeux.

Le Maroc est un vieil Etat-nation dont l'histoire raconte un aller-retour incessant entre des périodes où le pouvoir central cumule puissance et détermination et d'autres où il recule sous la pression de forces centrifuges. Cette alternance lancinante entre ordre et désordre définit la singularité de notre pays. Il en est ainsi depuis le Xe siècle.

L'Algérie, quant à elle, est un pays neuf, largement façonné par la présence française (et ce n'est pas une insulte sous ma plume). L'administration coloniale (1830-1962) a obligé des ethnies et des tribus différentes et souvent hostiles à vivre sous le même toit, partageant un statut similaire et un embryon de conscience nationale.

C'est grâce à la France que le territoire algérien s'étend aujourd'hui de la côte méditerranéenne aux confins du Mali. En effet et jusqu'en 1962, il n'allait pas de soi que le Sahara fasse partie de l'Algérie, les peuples qui l'habitent ont toujours tourné le dos aux populations du littoral, et c'est De Gaulle qui les rattachera au nouvel Etat algérien (en contrepartie du maintien de bases secrètes associées au programme nucléaire français).

L'Algérie telle que nous la connaissons aujourd'hui a été accouchée dans la douleur. Le bilan de la guerre de libération (1954-1962) est très lourd: 400.000 morts, deux millions de réfugiés internes et un million d'Européens contraints à fuir vers une patrie qui leur est étrangère, la France.

En guise de conflit colonial, l'Algérie a eu droit à plusieurs guerres civiles simultanées.
La première a opposé musulmans et Européens (ce sont les termes de l'époque). Le Front de libération nationale (FLN) a semé la discorde entre les deux communautés principales qui formaient le peuple algérien: neuf millions d'Arabes et de Berbères face à un million d'Européens (de souche française, italienne, espagnole, etc.).

Les tueries perpétrées par le FLN ont été abominables comme à Philippeville en août 1955. En réponse, la France et les colons ont eu la main lourde, le bilan des pertes civiles musulmanes est au moins de 200.000 morts (sans compter les blessés, les mutilés et les traumatisés).

La seconde guerre civile a permis d'exterminer le MNA (Mouvement national algérien), principal rival du FLN (10.000 morts). Et la troisième a eu lieu dans les premiers mois suivant l'indépendance, et ses victimes principales ont été les harkis, ces malheureux musulmans qui ont défendu la cause de l'Algérie française (150.000 morts).

En somme, le FLN a tué plus de musulmans que de Français! Il a aussi éradiqué le système tribal en obligeant les bachaghas (équivalent des Caïds chez nous) à se soumettre à sa loi ou à mourir. Le FLN interdisait la consommation d'alcool et de cigarettes et n'hésitait pas à couper le nez des contrevenants, humiliant ainsi les chefs traditionnels dont la parole et la protection ne signifiaient plus rien (l'Etat islamique n'a rien inventé).

A côté, le processus de libération du Maroc a été une promenade de santé. Il y a eu quelques attentats à Casablanca et puis c'est tout. La France a lâché prise au Maroc avant que les choses ne s'enveniment pour de bon. Il faut remercier Mohammed V et son soft power exemplaire qui ont dissuadé les autorités coloniales de s'acharner contre le peuple marocain.

L'Algérie n'a pas eu cette chance. La guerre a provoqué le déplacement de plus de deux millions de paysans vers des centres de regroupements (politique des zones interdites). Les fellah ont quitté les mechtas et les terres ont été laissées en jachère. A l'indépendance en 1962, ces paysans déracinés ont pour la plupart pris le chemin des villes. Ils ont couru vers Alger, Oran et Constantine pour s'approprier les appartements modernes, les voitures et les commerces abandonnés par les Européens.

Ce fut un énorme cataclysme social, un bouleversement majeur de la société algérienne: tout d'un coup, le pays devenait urbain et des populations qui ont toujours vécu dans le Moyen Âge (pas de soins, pas d'accès à l'école, etc.) ont été mis au contact de la modernité, de la forme la plus brutale et la plus soudaine qui soit.

L'Algérie, pays neuf, a dû inventer un récit national et un modèle de développement. Contre toute logique, le FLN a choisi d'arabiser l'Algérie et de nier son identité arabo-berbère. Péché originel des Benbellah et Boumediène. Le pays en paie le prix jusqu'à ce jour. Et pour nourrir les Algériens désormais libres, le régime a adopté le socialisme dans sa version des années 1960: industrie lourde, mépris pour l'agriculture, nationalisations. Un délire auquel le Maroc a échappé grâce à Hassan II qui a résisté de toutes ses forces au projet de civilisation proposée par la gauche de l'époque.

De leur flirt avec Fidel Castro et les pays de l'Est, les dirigeants algériens ont développé un grand talent pour la diplomatie (sous toutes ses formes). Alger a un sens particulier pour l'infiltration des ONG et des organisations multilatérales. Ses diplomates sont redoutables, que ce soit devant la presse ou dans les coulisses des grandes conventions internationales.

Les choix faits dans les années 1960 ont abouti à une crise sociale de grande ampleur dans les années 1980. Ni le pétrole, ni l'immigration n'ont permis d'alléger la détresse d'une jeunesse confrontée á une économie en arrêt cardiaque et à une classe politique momifiée. Le FLN, parti unique, a goûté à la soupe et a décidé de s'accaparer la gamelle.

Pour se maintenir au pouvoir, il a usé et abusé du discours nationaliste et a sous-traité aux militaires les manettes de l'économie. La cocotte a pété au début des années 1990 lorsque le processus électoral est stoppé net par les généraux. La réaction du Front islamique du salut (FIS), qui était aux portes du pouvoir, a été d'appeler à la désobéissance civile. Dix ans durant, les Algériens se sont entretués: 200.000 morts, des femmes enceintes éventrées au nom de l'islam (Bentelha, Benimessous, Relizane), des élites décimées et condamnées à l'exil.

Et cette violence n'a servi à rien car, finalement, le pouvoir est resté aux mains des militaires. La société quant à elle, a été confiée aux barbus qui soufflent le chaud et le froid en matière de mœurs et de libertés. Il suffit de se balader à Oran le vendredi pour voir l'ampleur de la domination islamiste: commerces fermés, prières de rue, omniprésence des livres religieux.

L'Algérie a vécu en accéléré et avec une extrême intensité les changements sociaux que le Maroc a mis 50 ans à connaître. Notre voisin a perdu son caractère agricole et tribal dans les années 1960, il est arabisé et wahhabisé depuis les années 1980 et sa jeunesse s'est révoltée dès les années 1990. Une avance de phase de 20 ou 30 ans sur le Maroc.

Nous avons un laboratoire social et politique à nos portes. Il faut en profiter car les leçons du cas algérien peuvent nous éviter des erreurs funestes. Elles nous montrent que le clientélisme a ses limites car tout le pétrole algérien n'a pas suffi à acheter le silence de la jeunesse; que l'agriculture doit être protégée puisqu'elle nourrit et stabilise des populations qui n'ont rien à faire en ville ; que les centres urbains sont des grandes pépinières de l'islamisme et qu'aucune idéologie n'a encore réussi à vaincre les idées islamistes (la guerre des esprits et des mentalités est perdue pour le moment).

Il ne faut pas trop se fier à la baraka du Maroc. L'Etat et les élites doivent ouvrir les yeux sur la réalité sociale et lire les menaces et les opportunités sans langue de bois ni paresse intellectuelle.
Puisse cet exercice allumer quelques signaux d'alarmes chez nos décideurs. Et je suis certain qu'un Algérien pourra lui aussi écrire un papier où il mettra le doigt sur les réussites et les limites du "modèle" marocain. L'appel est lancé!