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Sahara: comment gagner la bataille des idées?

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MINURSO MOROCCO
ONU /Martine Perret
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INTERNATIONAL - Les images des crimes commis à l'encontre des membres de force de l'ordre à Gdeim Izik (2010) sont insoutenables. Elles appellent à la révolte et à l'indignation. Mais pour que l'émotion serve à quelque chose et pour que ces policiers, soldats et pompiers ne soient pas morts pour rien, il faut essayer de comprendre les dimensions du problème.

La question de la marocanité du Sahara ne nous intéresse pas dans le cadre de cet article. Je ne vais pas essayer de convaincre le public marocain du bien-fondé de cette question car il est déjà acquis à la cause. Il suffit de consulter n'importe quel manuel d'Histoire pour se rendre à l'évidence (faudrait-il encore que l'Histoire soit enseignée et bien enseignée, ce qui est une gageure étant donné le système éducatif actuel au Maroc).

Plusieurs médias nationaux rabâchent à longueur d'année les arguments relatifs à la marocanité du Sahara, mais ce n'est pas nous qu'il faut convaincre. C'est déjà fait! Il faut s'adresser aux Brésiliens, aux Vénézuéliens, aux Chinois, aux Nigérians, aux Américains, dans leur langue et en s'appuyant sur des exemples concrets de leur histoire nationale afin de susciter de l'empathie à l'égard de nos thèses.

La cruauté inouïe des criminels qui ont massacré les fonctionnaires marocains à Gdeim Izik nous rappelle que nous sommes dans une guerre. Il ne s'agit pas de troubles à l'ordre public ni d'émeutes. Des activistes extrêmement déterminés ont accompli une opération préméditée contre les représentants de l'autorité publique. Dans le domaine militaire, on parle de guerre asymétrique lorsqu'un Etat est attaqué par un ou plusieurs groupes qui remettent en question sa domination sur tout ou partie de son territoire. L'asymétrie vient du fait que nous n'avons pas affaire à deux armées conventionnelles qui se font face.

Bien souvent, l'ennemi ne porte pas d'uniforme et ne dispose pas de bases fixes. Il n'a aucun mal à se confondre avec les civils et les réfugiés. Il est fluide: ses pick-up Toyota lui permettent d'aller et venir rapidement de jour comme de nuit. A l'inverse, nos forces sont fixes par définition car notre Etat a l'obligation de garantir la sécurité des villes, des routes et des frontières. Ce genre de conflits a ses règles propres, les étudier devrait être la priorité absolue de la société civile et des intellectuels sincèrement engagés dans la défense de la marocanité du Sahara.

Dans un conflit asymétrique, il y a deux poids, deux mesures. Le camp loyaliste (le nôtre) a toutes les responsabilités: il doit subvenir aux besoins de la population (assainissement, électricité, santé, emplois, etc.), maintenir l'ordre et se défendre tout en respectant les Droits de l'Homme. Ses faits et gestes sont scrutés en permanence par les instances internationales qu'il s'agisse de l'ONU ou d'Amnesty International.

Pendant ce temps, les insurgés ne sont pas évalués par la communauté internationale pour leur gestion de l'eau potable ni leur bilan économique. Il est rare de voir des ONG critiquer l'absence de démocratie au sein de la guérilla. Les exactions contre les femmes et les enfants restent lettre morte en général. Les grands médias tendent à fermer les yeux sur les errements des insurgés comme si on leur donnait le privilège d'utiliser tous les moyens possibles - dont la torture - pour atteindre leur fin: l'indépendance, l'émancipation, la séparation, la chute de la tyrannie, etc.

C'est exactement ce qui se passe au Sahara. Le Maroc a tous les devoirs - il faut montrer patte blanche en permanence - alors que le Polisario a droit à la présomption d'innocence. C'est un mauvais remake de David contre Goliath mais les choses fonctionnent ainsi dans un conflit asymétrique, surtout à l'ère d'internet où il est extrêmement facile pour un mouvement bien déterminé de diffuser un discours victimaire à peu de frais.

Un casablancais, David Galula (1919-1967), a parfaitement compris la question de la guerre asymétrique et a proposé une doctrine complète à l'usage des autorités militaires et politiques. Dans Contre-Insurrection, théorie et pratique (New York, 1964), Galula identifie quatre facteurs décisifs qui peuvent faire pencher la balance en faveur des insurgés. Examinons-les un par un dans le cas du Sahara.

1. Plus le camp loyaliste est faible, plus l'insurrection a de chances de prendre pied. Au Maroc, nous avons de la chance: les composantes civiles et militaires de l'Etat sont suffisamment puissantes pour contrôler l'intégralité du territoire et maintenir le contact avec les populations.

2. Plus le relief est escarpé et étendu, plus l'insurrection a tendance à se fondre dans le paysage et échapper aux efforts de maintien de l'ordre. L'erg qui occupe l'essentiel des provinces du Sud est relativement facile à patrouiller par terre et depuis les airs. On est loin des jungles impénétrables du Vietnam (guérilleros communistes vs USA) ou des forêts colombiennes (FARC vs Etat colombien). Toutefois, comme le souligne Galula dans son livre, plus le territoire est étendu, plus il est difficile de le "sceller". Il faut alors investir lourdement dans des dispositifs de protection et de surveillance pour empêcher les insurgés de se déplacer comme ils l'entendent: la ligne de démarcation construite par les forces marocaines répond à cet objectif.

3. Si les insurgés disposent d'un soutien extérieur alors il devient difficile de les vaincre. Nous savons tous qu'une puissance étrangère offre une base arrière au Polisario. Dans les années 1980, l'ETA basque a perpétré de nombreux attentats en Espagne. Les bases-arrières de l'organisation terroriste se trouvaient au Sud de la France. Il a fallu attendre l'arrivée de Chirac au pouvoir en France (1995) pour que la police et la justice française privent enfin l'ETA de ses cachettes dans
l'Hexagone. Depuis, le mouvement indépendantiste a été considérablement affaibli, il a même annoncé son renoncement au terrorisme. Rien de cela n'aurait été possible sans l'intensification de la collaboration entre Paris et Madrid.

4. L'avantage le plus déterminant pour l'insurrection est la cause. Les insurrections qui gagnent sont en général celles qui savent manier habilement une cause que le monde entier peut comprendre facilement: obtenir l'indépendance, lutter contre l'injustice, garantir la sécurité de tel ou tel groupe religieux ou ethnique. Une cause bien choisie et bien défendue permet de mobiliser des soutiens matériels (argent, armes) et un capital symbolique fort chez les faiseurs d'opinion
des temps modernes (médias, ONG respectées, intellectuels engagés).

Le Maroc a une cause "imbattable". Il doit simplement se rappeler que la guerre asymétrique est comme un match de foot qui débute avec un score négatif au détriment de la partie qui défend le statu quo. Quelle que soit la justesse de nos revendications, il faudra dépenser plus d'énergie et de talents à les défendre que nos adversaires. Nous devrions commencer par analyser les soutiens de la cause du Polisario.

Qui sont-ils? Une partie de la gauche internationale verra toujours dans nos adversaires des combattants de la liberté. Il se trouvera toujours des figures publiques pour signer des pétitions contre le colonialisme... même en 2017. Ce sont les mêmes penseurs qui ont défendu la dictature de Castro et qui considèrent encore que Cuba est une démocratie. Pour paraphraser Lénine, je dirais qu'ils sont les "idiots utiles" qui se mettent au service de mouvements qui profitent de leur idéalisme. Ils sont peut-être naïfs mais ils sont redoutables sur le plan de l'argumentation. Ils ont été à bonne école dans leurs jeunes années et ont appris la dialectique marxiste pour certains et tout simplement le media training pour d'autres. Ils savent raconter une histoire et mobiliser des réseaux militants puissants et motivés.

Dans ce domaine, la vérité importe peu en réalité. Ce qui compte c'est la capacité à produire un roman historique qui coche toutes les cases: lutte pour la liberté, droit à l'autodétermination, etc. Il faut avouer que nos élites sont assez mauvaises là-dedans puisque nous sommes habitués à une certaine paresse intellectuelle. Comme en matière de religion, nous préférons nous appuyer sur la toute-puissance du livre sacré au lieu d'argumenter et de raisonner. Il est temps de prendre des cours de rhétorique et de préparer des éléments de langage solides.

En Espagne, Podemos, le grand parti de gauche qui a changé la donne politique du pays est ouvertement pro-Polisario. Ses militants n'ont pas eu besoin d'étudier l'Histoire du Maroc, ils obéissent simplement à leur logiciel idéologique qui voit dans toute guérilla séparatiste un allié naturel à défendre. Ils font de même avec les mouvements indépendantistes basques et catalans: ils les caressent dans le sens du poil quitte à offenser les familles des victimes des attentats perpétrés par l'ETA. N'oublions pas que Podemos comme d'autres partis de même bord n'aiment pas beaucoup les monarchies. Il y a des mouvements politiques qui nous attaqueront systématiquement parce que nous sommes une monarchie, il faut le savoir et s'y préparer.

Que faire face à ces adversaires redoutables?

Il faut d'abord raconter notre Histoire, une belle Histoire qui insiste sur le Maroc comme une victime du colonialisme. Si notre pays n'avait pas été dépecé en 1912, nous ne serions pas ici en train de parler du Sahara occidental. Le Maroc a été amputé de vastes territoires où il a toujours exercé sa souveraineté (Tanger, le Rif, Sidi Ifni, etc.). Ce que le Maroc tente depuis la Marche Verte (1975) est tout simplement de refermer la blessure coloniale et retrouver ses frontières naturelles de Nador à Lagouira. La victime dans cette affaire c'est nous, le Maroc! Combien de vies humaines devons-nous sacrifier pour que notre pays puisse enfin jouir de son indépendance sans avoir à se préoccuper de la sécurité de ses frontières? Ce qui se passe à Guerguerat en ce moment peut être lu - sous réserve que nous Marocains sachions le raconter comme il le faut - comme une tentative éhontée de saboter l'économie marocaine en entravant les exportations à destination de l'Afrique subsaharienne.

Couper l'axe routier qui relie Casablanca à Dakar, c'est nous refuser ce que tous les autres peuples considèrent comme légitime: le droit d'aller et venir et de faire du commerce. Au Maroc, il n'y ni pétrole ni gaz mais il y a un peuple qui a envie d'entreprendre, pourquoi le couper de ses marchés naturels au nord avec les quotas d'exportation de l'UE et au sud avec le harcèlement des transporteurs par le Polisario?

Il faut raconter une histoire cohérente et qui a prise sur le réel. Arrêtons de croire que le monde entier va nous donner raison puisque nous sommes le "plus beau pays du monde"! Ensuite, il faut mettre en échec l'intelligentsia qui nous critique de Caracas à Madrid en passant par Lagos. Il faut l'attaquer sur le terrain des idées. Le meilleur moyen de le faire est de raconter notre version des faits d'une manière intelligente et opportuniste.

Le discours doit être taillé sur mesure selon l'auditoire. Si le Venezuela de Maduro donne libre antenne aux séparatistes du Polisario, allons trouver la Colombie, son grand voisin et rival. Expliquons aux Colombiens que nous vivons avec l'Algérie un calvaire similaire à celui que subit Bogota avec le Venezuela qui offre depuis vingt ans une base arrière aux FARC. Décrivons aux Colombiens notre souffrance en tant qu'Etat-Nation empêché de se développer par un conflit monté de toutes pièces. En Amérique Latine comme ailleurs, on peut développer un discours percutant et qui résonne chez nos interlocuteurs.

C'est le job des intellectuels marocains qui doivent étudier l'histoire de ces pays et voir des points d'accroche avec la question de notre intégrité territoriale. Nous avons des MRE dans presque tous les pays du monde, utilisons cette force de frappe pour "évangéliser" les élites des pays pour qui le Maroc est un pays lointain et inconnu. Rejoindre l'Union africaine n'est pas la fin de l'Histoire, ce n'est qu'une étape: nous avons des amis et des alliés potentiels sur tous les continents, il faut leur tendre la main et leur expliquer notre cause.

Enfin, nous devons être impeccables sur le terrain des Droits de l'Homme. En respectant la Dignité des populations, nous marquons des points sur la scène internationale et domestique. Il en va de la supériorité morale de notre cause. Le Maroc a accompli d'énormes efforts sur ce terrain mais il est regrettable de voir que nous n'avons aucun média national en mesure de les relayer à l'étranger. Une web-TV en Espagnol et en Portugais serait un instrument extraordinaire pour faire connaître nos positions en Amérique latine par exemple. Son coût serait dérisoire au regard du budget du secteur audiovisuel public - plus de 140 millions d'euros pour la seule SNRT en 2014 -dont l'audience à l'extérieur du Maroc est dérisoire.

Respecter les droits de l'Homme c'est aussi rendre hommage à la mémoire des fonctionnaires assassinés à Gdeim Izik. Comment s'appelaient-ils? A quelles unités appartenaient-ils? Combien de temps allons-nous attendre pour dédier une avenue ou un parc à leur mémoire? Et leurs enfants? Que faisons-nous pour qu'ils se sentent fiers du sacrifice de leurs pères? Il serait tout à fait normal de leur accorder des bourses d'études et une visibilité particulière dans leurs quartiers et leurs écoles afin que chacun comprenne que le Maroc célèbre ceux qui donnent la vie pour le servir. Au boulot!

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