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Peut-on réformer la politique marocaine?

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MOROCCO PARLIAMENT
Youssef Boudlal / Reuters
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POLITIQUE - Au Maroc, la politique est devenue une question d'argent. Talent et courage ne sont pas à l'ordre du jour. Et les Marocains qui disposent de ces deux qualités rares sont hors-jeu car, en général, ils n'ont ni les moyens financiers ni l'envie de participer à la grande comédie humaine qu'est notre vie publique.

La classe politique marocaine n'est que le reflet d'une société qui respire et incarne un système de valeurs fondé sur la corruption et l'incompétence. Ces deux faits fondateurs de l'identité marocaine contemporaine - il y en a d'autres heureusement - émanent du corps social proprement dit et ne lui sont pas imposés: ils viennent d'en haut, d'en bas et de tous les côtés.

Une grande partie de la population insiste pour glisser 100 DH à l'agent verbalisateur, des millions de Marocains font des pieds et des mains pour imposer le CV d'un cousin ou d'un gendre au détriment de toute notion d'équité. Il y a quelques mois, le chef d'un centre des impôts d'une petite ville me disait que les administrés eux-mêmes s'énervaient quand un fonctionnaire refusait le billet "bleu", réputé accélérer toutes les procédures. "Comment voulez-vous que je motive mes meilleurs éléments, ceux qui sont les mieux formés et les plus capables, si n'importe quel idiot derrière un guichet peut doubler son salaire sans rien faire?"

La corruption détruit petit à petit la méritocratie. Elle casse la compétence car elle marginalise tous ceux qui se conduisent bien, tant dans le privé que dans le public. D'une certaine manière, l'incompétence est la fille illégitime de la corruption. Le livre de l'Américain Daniel Levin (Nothing but a Circus, Edition Allen Lane, 2017) explique parfaitement comment la corruption exclue les bons - performants et honnêtes - des postes clés.

En général, quelqu'un de compétent évite d'associer son nom et sa carrière à des organismes et des milieux connus pour leur appétit vorace pour les pots-de-vin et le népotisme. Les meilleurs de la classe rêvent de rejoindre une entreprise au-dessus de tout soupçon - de préférence une multinationale connue pour sa bonne gouvernance - au lieu de s'immerger dans la mare des vanités et des petits arrangements.

Telle est la plus grande tragédie du Maroc. Le pays est pauvre en ressource humaine car les meilleurs fuient le système en pliant bagage (Silicon Valley, Londres, Dubaï etc.) ou en offrant leurs services dans le privé. Tout sauf la politique.

Ils font ainsi un cadeau inestimable aux "petits malins" de tout bord qui ont carte blanche pour occuper les sièges vides que ce soit dans les conseils municipaux ou au parlement. Le résultat est patent: la vie politique ressemble à une cour de récréation où dominent la futilité et l'hypocrisie.

Bien entendu, il y a des Marocains de grande valeur au sein de l'administration. Autrement, nous n'aurions pas pu traverser la crise d'Al Hoceima sans faire de morts parmi les manifestants. Notre police est - malgré tous ses défauts - une force publique capable de gérer des troubles sans les transformer en carnage (on ne peut pas dire autant en Egypte, en Turquie, en Algérie ou au Venezuela). Mais, les gens valables qui occupent des postes de responsabilité au Maroc mènent une vie à haut risque car ils s'exposent aux coups bas et aux intrigues.

Leurs adversaires n'ont aucun mal à justifier "logiquement" tous les écarts de conduite commis au nom de la promotion de soi et des siens. Quand on discute avec les corrompus, on est désarçonné par leur absolue décontraction: ils commettent des actes illicites parce qu'ils estiment qu'il n'y a pas d'autres choix et qu'il faut faire comme tout le monde. Plusieurs d'entre-deux pensent que leurs méfaits sont un moindre mal car leurs concurrents internes sont de "vrais rapaces" qui voleraient beaucoup plus encore. Personne ne veut reconnaître l'impact désastreux d'un chef corrompu ou incompétent sur le service rendu à la population ou aux clients (même le privé n'échappe pas à ce constat parfois).

Il faut bien comprendre que le système fondé sur la corruption et l'incompétence vit dans les mentalités de chacun d'entre nous. On dirait un parasite intestinal ou une bactérie résistante aux traitements. Dans ces conditions, ni islam, ni éthique séculaire, ni code de conduite n'ont un effet sérieux sur la moralisation de la vie politique. Tout se passe comme si nous avions deux constitutions au Maroc: l'officielle de 2011, admirable à plus d'un égard, et l'officieuse, transmise à chaque Marocain au sein même de la famille, et qui lui donne les armes nécessaires pour mener la guerre sociale, celle de tous contre tous.

Que faire?

Le changement ne viendra jamais d'en bas. Les catégories populaires et la classe moyenne sont trop occupées à jouer avec les cartes qu'elles ont en main pour payer le lycée privé et les traites de la maison. La révolution des mentalités doit venir d'en haut, des élites. Il n'y a pas de salut sans l'exemplarité des plus riches, des plus puissants et des mieux éduqués.

Je ne crois pas un seul instant en une moralisation de la vie publique au Maroc sans une profonde remise en cause des mentalités. C'est une question de psychologie et non de police ou de justice. Il faut dissuader les plus "malins" de faire le mal et convaincre les plus vertueux (vertu et piété ne coïncident pas toujours) de continuer à bien se comporter. Il faut agir sur les esprits car corruption et incompétence sont deux maladies qui affectent l'âme et la raison. Je sais que la mission est presque impossible mais c'est la seule qui vaille la peine

Bonne chance au Maroc! Bonne chance à tous ceux qui veulent moraliser la vie publique!

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