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Maroc, le pouvoir sous-traité

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Stringer . / Reuters
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SOCIÉTÉ - Dieu a été généreux avec le Maroc à plus d'un égard, les paysages sont magnifiques, le patrimoine est riche et la position géographique est des plus enviables. On ne peut pas dire autant de la classe politique qui, sauf de rares exceptions, suscite l'inquiétude par son manque de préparation et son incapacité à fixer un cap. Si aucun signe de renouvellement ne pointe à l'horizon, c'est que plusieurs parties prenantes y trouvent leur intérêt. Pour combien de temps encore?

Aujourd'hui, le pouvoir s'exerce dans un tête-à-tête entre la monarchie et l'administration. Et tant mieux dans un sens. Tanger Med, les autoroutes, la rénovation de Rabat, la reprise en main du champ religieux, tout ce qui a été fait de bien dépend des walis et des hauts fonctionnaires, tous nommés et non élus.

Mon défunt père qui connaissait la fonction publique sur le bout des doigts s'autorisait à la surnommer: "parti unique marocain". En effet, l'administration ne perd jamais, quel que soit le résultat des élections. Que l'année agricole soit bonne ou mauvaise, elle est sûre de recevoir ses traitements et de dépenser les deniers publics. Directeurs centraux, chefs de CHU, recteurs, patrons d'agence urbaine... Ils ne sont pas responsables devant le parlement mais exercent une influence énorme sur l'action de l'Etat. Ils occupent le terrain laissé en jachère par des ministres timorés et une assemblée paresseuse (le retard législatif au Maroc est patent). Ils ont tout loisir de résister quand ça les arrange et de collaborer quand ça leur chante.

Dans le domaine de la sécurité, les hauts fonctionnaires font un travail formidable connaissant les réalités marocaines et l'environnement régional. On ne peut pas en dire autant de l'audiovisuel public ni de l'éducation et encore moins du tourisme.

Je fais l'hypothèse que la mission première de notre classe politique est de valider cette cogestion du Maroc par la monarchie et l'administration. De la rendre naturelle, inévitable et désirable. Quand vous avez un patron de conseil municipal qui souhaite interdire la mixité dans les salons de coiffure, je me dis qu'il faut absolument préserver les pouvoirs du wali (Fès). Quand le ministre de la Justice déclare qu'il s'est tu pendant sept mois "pour pouvoir cerner les éléments sur les manifestations du Rif dans leur globalité", je me réjouis que nous ayons encore des policiers suffisamment disciplinés pour se faire fracasser le crâne le temps que le ministre réfléchisse. Et quand je vois le patron de la région Nord courir après les évènements, j'achève de me convaincre que nous avons bien fait de confier Tanger Med et les zones franches à des structures ad hoc.

Il ne sert à rien de se mettre en colère contre cette classe politique inopérante. A quoi servirait une colère sans débouché? S'indigner c'est bien, mais agir c'est mieux. Nous avons tout essayé ou presque: socialistes, nationalistes, islamistes et technocrates, avec le résultat que l'on sait. Qui appeler à la rescousse? A quoi bon se mobiliser? Dans ces conditions, l'indignation s'efface naturellement devant la résignation. On se dit qu'après tout le Maroc est un havre de paix et que la situation pourrait être pire; qu'il n'y a rien à attendre d'un peuple gangréné par l'analphabétisme et la misère.

Garantir le statut quo est donc la seconde mission de notre personnel politique: démoraliser la société et la convaincre qu'il n'y a rien de mieux à espérer. Pousser au renoncement quitte à alimenter l'abstention. Tout se passe comme si les élus faisaient exprès de nous dégoûter de nous-mêmes en nous renvoyant l'image hideuse d'élites à la dérive. Ceux qui sont censés être la fine fleur de la société (en termes d'éthique et de vision) insistent pour se comporter de manière ordinaire, sans panache ni grandeur.

L'amateurisme et le sentiment d'impunité finissent par dissuader les vocations. Les gens biens - et ils sont nombreux au Maroc - évitent l'action politique. Ils investissent le monde de l'entreprise, les associations ou cultivent leur jardin tout simplement. Plus la politique est dégoûtante, plus elle repousse les sujets brillants et honnêtes. Elle devient l'affaire d'une caste qui se coopte et se protège mutuellement dans le but de ne rien faire. Et les gens valables qui s'essayent à la politique (à tous les niveaux) font face à d'énormes résistances, je leur tire mon chapeau.

Faire semblant de gouverner pour laisser libre champ à l'administration, démoraliser la société et éloigner les meilleurs d'entre nous de la chose publique, telles sont les trois missions principales de nos politiciens. Sont-ils conscients de ce qu'ils font? J'en doute, peu importe au fond. Est-ce un projet machiavélique prémédité par un génie de la politique? J'en doute aussi. Les choses sont comme elles sont par l'inertie et le manque de courage de nos partis politiques. La Constitution de 2011 leur offre une marge de manœuvre non-négligeable mais ils ne veulent pas être responsables de leurs actes.

Est révolu le temps des Mehdi Ben Barka, des Abdelkhalek Torres, des Abderrahim Bouabid et des Allal Al Fassi. Ces hommes extraordinaires avaient une vision et l'audace de l'assumer. Prison, exil, persécution policière voire pire: rien ne leur a été épargné. A l'inverse, nos chers élus, version 2017, sont arrivés là par hasard, ils n'ont jamais risqué leur vie pour leurs convictions. Le pouvoir et ses apparats leur ont été livrés sur un plateau en argent car il fallait bien garnir des assemblées pléthoriques et des sièges de région flambant neufs.

Ce déficit de leadership expose le système politique marocain à un recul de l'autorité de l'Etat. Les fonctionnaires chargés d'appliquer la loi y pensent à deux fois avant de faire leur travail. A quoi bon prendre des risques si les élus n'assument pas leur responsabilité? C'est le syndrome Mohcine Fikri: on ne fait rien par peur de créer une émeute et d'enflammer les réseaux sociaux. Il ne faut surtout pas faire de vagues! On laisse proliférer les mafias du bois et du transport clandestin, on ferme les yeux sur l'occupation de la voie publique. L'administration saut très bien que n'importe quel ferrache, n'importe quel gardien de voiture, n'importe quel souk sauvage peut provoquer l'étincelle qui embrasera tout un quartier. Il suffit qu'un type se jette dans une benne à ordures ou qu'un déséquilibré s'immole par le feu.

Mais, pourquoi s'inquiéter après tout? Il n'y a que moi pour voir les nuages s'amonceler. L'été bat son plein, la saison des mariages est lancée et bientôt nous allons égorger un mouton comme le veut la coutume. Les Brésiliens aiment dire que Dieu est brésilien, moi, je crois que la Baraka est marocaine...

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