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Maroc: La récréation est finie

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AL HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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SOCIÉTÉ - Si on me demandait de résumer en une phrase les évènements du semestre qui s'achève, je dirais sans hésiter que les six derniers mois ont démontré que la classe politique marocaine est non seulement inutile mais dangereuse. Elle représente un péril pour elle-même et pour la Nation toute entière.

Elle aggrave les problèmes au lieu de les résoudre. Elle parle quand il convient de se taire. Elle garde le silence lorsque la haute fonction publique a désespérément besoin d'une feuille de route pour le Rif. Elle n'a pas un mot de compassion pour les hommes et les femmes de la police qui, par dizaines, sont admis dans les hôpitaux, victimes des manifestants "pacifiques" d'Al Hoceima.

Quand j'entends nos élus parler du hirak, j'ai envie de les exiler à Tata, puisse l'air chaud et sec du désert les raisonner un peu (avec tout le respect que je dois aux habitants de cette ville). Le terme hirak ne veut rien dire. Il ne fait pas partie de notre vocabulaire. L'utiliser c'est donner raison, sans contrepartie aucune, à ceux qui se soulèvent à Al Hoceima, c'est leur reconnaître un statut d'acteur politique qu'ils n'ont pas. Faire sien le langage de l'adversaire revient à lui donner un avantage symbolique puisque l'on place la discussion sur le terrain qu'il aura choisi.

Parler de hirak c'est ouvrir la porte à un remake du printemps arabe. Qui aurait pu dire que des partis historiques allaient soutenir un videur de boîte de nuit et ses acolytes dans leur entreprise de caillassage des forces de l'ordre?

Tout a commencé en 2010 avec Gdeim Izik. L'Etat a laissé se former un camp énorme aux abords de Laâyoune. Ensuite, on a envoyé des jeunes policiers et pompiers se faire massacrer par des sauvages qui ont profané leurs dépouilles. Les héros de la Marche Verte et les patriotes qui ont perdu la vie au Sahara ont dû se retourner dans leur tombe.

Puis, il y a eu l'affaire Galvan en 2013. La sinistre affaire Galvan. L'Etat, pour la première fois depuis le scandale Tabet (1993), faisait preuve de dangereux manquements. Incompétence ou corruption? Je ne sais lequel des deux maux est le pire dans ce cas précis.

Ensuite, il y a eu Guerguerat. Pendant plusieurs semaines, nous avons découvert que des coupeurs de route pouvaient bloquer les camions en route vers cette Afrique subsaharienne dont nous voulons tant faire un partenaire stratégique.

Et comme d'habitude, nous avons braillé en chœur en direction de l'Algérie, presse et intellectuels compris. Moi, j'étais en colère contre les "stratèges" qui nous ont mis dans ce bourbier.

Puis vint l'apothéose à Al Hoceima. Une série de prouesses dans l'art de se tirer une balle dans le pied. Les générations futures retiendront Al Hoceima comme un cas d'école de ce qu'il ne faut pas faire. Un travail d'amateur. Des flics tabassés et interdits de se défendre. Des élus locaux et régionaux aux abonnés absents. Des ministres qui se rendent sur zone en avion comme si Al Hoceima était une ville assiégée ou située au-delà des frontières nationales. Des médias officiels et officieux qui amplifient les rumeurs au lieu de donner les faits.

Qu'est-ce qui marche encore? J'ai l'impression que les choses tournent parce que des hauts fonctionnaires (à l'Intérieur notamment) connaissent bien leur métier. Contrairement à nos élus, ils sont sérieux et n'ont pas eu la chance de se faire élire grâce à des bricolages juridiques comme celui de la liste nationale des jeunes et des femmes (90 sièges réservés à ceux qui ne peuvent pas se faire élire autrement). C'est grâce à ces cadres de grande valeur que le gouvernement appuie sur le bouton (la fonction publique) et obtient encore une réaction (le maintien de l'ordre). Attention, le bouton est fragile, il ne faut pas le casser.

A force de "castagner" nos policiers et de faire des courbettes à des voyous, le moral baisse et la légitimité de l'Etat s'étiole. A chaque nouvelle bourde, nous dilapidons un peu plus le patrimoine commun de tous les Marocains c'est-à-dire l'Etat.

Sans une administration publique fonctionnelle, point de liberté. Sans une police motivée et protégée par la Loi, point de démocratie. Des décisions absurdes (soutenir la contestation sans aucune contrepartie) ou nommer des hauts fonctionnaires sur des critères politiques achèvent de démotiver "ceux qui font tourner la boutique".

Depuis 2010-2011, les signaux faibles s'accumulent. Il faut lire les faits divers rapportés par la presse car ils sont une mesure honnête de la température du pays réel. Les obstructions à l'autorité deviennent monnaie courante. Il n'est pas rare de voir un douar entier se liguer contre la patrouille de police venue interpeller un vendeur de cannabis ou d'alcool.

A Kenitra, en décembre 2016, des gendarmes ont été envoyés aux urgences par la famille d'un guerrab qui n'a pas accepté l'arrestation de son fils concerné par un mandat de recherche. A Khemisset, quelques semaines plus tôt, un huissier de justice a été violemment agressé lors de l'exercice de ses fonctions. Impensable, il y a tout juste dix ans.

Les signaux faibles sont là. Il n'y a plus aucun doute sur la vague d'incivilités qui traverse la société marocaine. La représentation démocratique est en panne. Les gens n'ont plus aucune raison d'admirer ni encore moins de craindre leurs représentants. Al Hoceima sera peut-être le dernier avertissement.

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