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Hooliganisme: La fin de l'exception marocaine

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SOCIÉTÉ - Au Maroc, les violences urbaines qui accompagnent certains matchs de football symbolisent la fin d'une époque. Jadis, le pays était pauvre mais relativement sûr, il y faisait bon vivre en dépit des contrastes criants entre ville et campagne, riches et pauvres. Désormais, le Maroc est rattrapé par l'égarement des politiques publiques qui ont négligé deux enjeux essentiels: la Jeunesse et la Ville. Notre pays s'est banalisé en quelque sorte. Du mythe "du plus beau pays du monde", nous passons à la dure réalité d'un peuple de moins en moins prévisible et de plus en plus agité.

Le hooliganisme n'est pas un phénomène hors-sol. Il est le symptôme d'une crise multidimensionnelle du concept d'autorité. Le Marocain a découvert la désobéissance! En termes savants, l'on dira que le pays traverse une crise de la Verticalité. Chacun a de plus en plus tendance à discuter les orientations venues d'en haut qu'elles proviennent du père, de l'instituteur ou de l'Etat. Le hooliganisme est une des facettes d'une évolution accélérée de la société et qui se traduit par la non-application systématique du code de la route, par l'invasion de la voie publique par les vendeurs ambulants, par la hausse de la corruption en dépit de l'amélioration du niveau de vie depuis vingt ans. Et l'insécurité qui avance dans les villes n'est pas le fruit de la pauvreté, elle reflète une vague d'incivilités qui culminent parfois dans le vol et l'agression. Le Maroc de 2017 est moins pauvre qu'en 1990 (d'ailleurs l'immigration s'est tarie). Si la délinquance augmente, c'est que d'autres facteurs sont à l'œuvre.

Pour la première depuis longtemps, l'Etat laisse faire. Disons que depuis 2011 et les soi-disant
printemps arabes (qui sont d'abord des émeutes urbaines qui ont mal tourné), l'Etat réfléchit à deux fois avant d'utiliser la force pour appliquer la Loi. Personne ne veut être responsable d'un cas Mohammed Bouazizi, et c'est normal. Une partie de la société n'attendait que cela pour occuper le territoire temporairement déserté par les autorités: les mafias du transport clandestin, les vendeurs ambulants, les spécialistes de la construction illégale, etc. Dans ce contexte, les ultras et des bandes de jeunes désœuvrés s'amusent à tester la patience de la police.

Mort il y a quelques semaines, mon défunt père disait que "la police n'applique pas la Loi, elle obéit aux ordres". Je lui donne raison dans un sens. Si le gouvernement (peu importe sa couleur politique) ne transmet pas de directives claires aux forces de l'ordre, les hooligans continueront à agir. Derrière des directives écrites et limpides, les policiers ressentent l'appui de leur hiérarchie. Il n'y a rien de plus démoralisant pour un policier ou un gendarme que de se savoir peu ou mal défendu par ses chefs. En cas de bavure, il doit savoir que son action sera évaluée à l'aune des ordres donnés le jour J. La police française - et ses syndicats traumatisés par l'acharnement de certains médias - vous diront la même chose (affaire Malik Oussekine, 1986).

Il n'a échappé à personne que nos hooligans sont des adolescents et des jeunes de moins de 25 ans. Tous des hommes et pour la grande majorité issus de quartiers déshérités (la majorité de nos quartiers sont déshérités malheureusement). Le refus croissant de la société marocaine à obéir est plus flagrant chez les jeunes mâles. C'est une question de testostérone. Dans tous les pays du monde, les prisons sont remplis de jeunes hommes et non pas de femmes ni de vieillards. La bonne nouvelle est que le taux de testostérone dans le sang chute fortement après les 25 ans. Dans le cas du Maroc, il y a une mauvaise nouvelle cependant: le tiers de la population a moins de 25 ans, il faudra donc envisager des solutions que la Biologie n'avait pas prévues!

Le rôle des intellectuels est de réfléchir au délitement du concept d'autorité au Maroc. Peu à peu, le fait féodal disparaît dans les villes et bientôt dans les campagnes sous l'effet de la télévision notamment, le patriarcat s'affaiblit car la femme marocaine quitte la maison pour travailler dehors. Toutes ces évolutions sont bonnes en soi mais elles nous obligent à inventer une nouvelle manière d'éduquer nos enfants pour respecter la Loi et préserver l'intégrité d'Autrui. Pour beaucoup, l'indiscipline et le désordre sont les enfants illégitimes de la démocratisation. Or, si l'Etat ne veut plus appliquer la loi alors il n'y a plus de liberté ni de paix civile. Nous nous retrouverons peu à peu dans une situation où l'on vote tous les quatre ou cinq ans mais où on se sort plus de chez soi parce qu'un gardien de voitures exige sa rançon quotidienne ou qu'un patron de café occupe l'intégralité du trottoir.

En attendant le réveil des élites marocaines, les autorités n'ont d'autre choix que de continuer à mettre à niveau les organes en charge de la sécurité. Améliorer les tactiques de maintien de l'ordre en milieu urbain (nos villes sont tellement "rassurantes" que des
réalisateurs s'y bousculent pour y tourner des films de guerre). Développer des protocoles d'intervention qui préservent l'intégrité physique des agents. Anticiper sur les réseaux sociaux les mouvements des groupuscules les plus déterminés. Aviser en temps réel les riverains et les commerçants des risques potentiels sur la voie publique. Ce n'est pas seulement une question de matériel. Une caméra infrarouge ou un drone n'ont jamais poursuivi à pied un groupe de suspects surexcités! Le maintien de l'ordre dépend d'une chaine pénale complète qui démarre au commissariat et passe par la case procureur, tribunal, prison, assistante sociale, etc. L'efficacité du processus décrit ci-dessus dépend d'abord et avant tout de la discipline et de la qualité de la collaboration entre les différents moyens de l'Etat.

Pour que les Droits de l'Homme soient autre chose qu'un slogan, il est essentiel de se doter des compétences et des moyens pour contenir les troubles à l'ordre public. Une des questions les plus fascinantes pour une démocratie est de savoir quelle police et quelle justice elle doit mettre en place pour garantir l'exercice réel des libertés.

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