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Galula, le Casablancais qui a changé l'art de la guerre

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DAVID GALULA
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HISTOIRE - Parti de rien, sans argent ni relations, David Galula est arrivé là où personne ne l'attendait. Ce juif casablancais - un ancien du lycée Lyautey - s'est construit une vie extraordinaire qui l'a mené du quartier Bourgogne aux plus hauts cercles diplomatiques de Hong Kong avant de côtoyer à Harvard des sommités de la politique comme Henry Kissinger.

Aujourd'hui, la pensée de Galula fait partie du programme obligatoire de plusieurs écoles d'officiers américaines dont les US Marines. Galula est un militaire de carrière, diplômé de Saint-Cyr (1940). Il participe à la Seconde Guerre Mondiale en tant qu'espion à Tanger avant de combattre en France (Provence). Il passera l'essentiel de sa vie loin de la métropole, il sera en poste en Chine, à Hong Kong, en Algérie et aux Etats-Unis.

Le moyen le plus aisé pour appréhender le personnage de Galula est de s'intéresser à sa théorie. Elle en dit long sur son originalité et son courage intellectuel. Galula a fondé la doctrine de la "contre-insurrection" qui propose une solution au problème de la guérilla et du terrorisme.

Le point de départ de Galula est une question simple: comment expliquer que des villes entières tombent sous la coupe de quelques dizaines d'individus? Dans bien des cas, ces combattants sont des étrangers qui ne maîtrisent même pas le dialecte local. Alors qu'ils n'ont aucune attache sur place ni d'ordre familial (mariage par exemple) ni d'ordre politique (présence d'un parti ou d'une association proche de leurs idées), les nouveaux-venus s'implantent fermement dans des régions à forte tradition guerrière.

Cela s'est passé sous nos yeux en Libye où des guérilleros venus du Moyen-Orient et du Caucase ont étendu leur domination sur des tribus installées sur place depuis des siècles. En Syrie et en Irak, quelques centaines d'hommes suffisent pour mettre la main sur des villes populeuses et en chasser l'autorité légitime: gouverneur, police et armée.

La réponse de Galula est désarmante par sa lucidité. Pour lui, le succès des rebelles dépend du degré de contrôle qu'ils exercent sur la population. Ils y parviennent par un mix de persuasion et de terreur. Par la persuasion (la propagande), ils s'assurent du "bourrage de crâne" des civils en utilisant un discours qui fait "tilt". Selon les cas, il s'agira par exemple de chasser "l'envahisseur étranger", de défendre "la vraie religion" ou de rétablir "la pureté ethnique". Mais, les paroles ne suffisent pas. Les insurgés terrorisent les riverains pour les obliger à obéir en toutes circonstances.

C'est la fonction des châtiments corporels perpétrés en public et relayés par le bouche-à-oreille et la presse (sans oublier les réseaux sociaux de nos jours). On coupe le nez pour une cigarette fumée (FLN algérien, 1954-1962), on passe à tabac pour une infraction au cessez-le-feu (FARC colombiennes, années 1980-1990) et on fouette ceux qui oublient de faire la prière (AQMI au nord du Mali, 2014). Infliger une douleur maximale et disproportionnée au corps social permet d'intimider tous les opposants.

Devant l'horreur, même les plus têtus finissent par baisser la tête. Pour rétablir l'ordre, le régime et son armée doivent porter la lutte sur le terrain humain c'est-à-dire la population. Exit le contrôle des points hauts et des voies de communication. Priorité est donnée aux quartiers, aux villages et aux bidonvilles où l'on dissémine des centaines de postes de surveillance. Il ne faut laisser aucune chance aux rebelles d'aller au contact des civils. Et le meilleur moyen d'y arriver est de saturer la rue, le marché, l'école, l'hôpital par la présence de soldats qui patrouillent de préférence à pied.

Ils sont polis mais fermes et se tiennent toujours disponibles pour établir le dialogue avec les riverains. Le rôle du soldat chez Galula se rapproche beaucoup de la mission d'un policier qui connaît par cœur son secteur. Il serre la main de tout le monde, sait qui vit chez qui et se rend compte très vite de l'arrivée d'un étranger ou de la disparition d'un enfant du quartier (penser au départ en Syrie par exemple). Bien entendu, l'armée continue à se battre, à monter des embuscades et à traquer les terroristes.

Mais, sa raison de vivre devient le contrôle de la population qu'elle doit convaincre de ne plus cacher les terroristes ni fermer les yeux à leur passage. Et pour cela l'armée, insiste Galula, doit garantir la sécurité, besoin primordial chez tous les êtres humains peu importe leur confession ou leur couleur.

Les idées de Galula ont été élaborées en Asie où il a pu observer de près la prise du pouvoir par les communistes chinois (1949) et le désastre français au Vietnam (1948-1954). Mais, la période la plus décisive de sa formation intellectuelle est la guerre d'Algérie (1954-1962) où il teste ses concepts sur le terrain. Pendant deux ans, il pacifie un secteur montagneux en Kabylie, à la tête d'une centaine d'hommes. Détail important: Galula refuse la torture et les méthodes radicales comme la punition collective des civils.

Il privilégie la ruse et les punitions graduelles où les habitants ont toujours le choix de collaborer avec la France pour échapper à la peine. Son succès en Algérie lui vaut une promotion au sein de l'État-Major de la Défense Nationale, une équipe d'élite qui conseillait De Gaulle sur les questions de Renseignement, de Sécurité et de Communication. Mais c'est aux Etats-Unis, où il est invité en 1962; que Galula exprimera la plénitude de son talent. Harvard l'embauche pour transcrire par écrit ses idées sur le thème de la contre-insurrection.

Les militaires américains sont très intéressés par les enseignements du jeune officier français car ils sont eux-mêmes sur le point de sauter à pieds joints dans le bourbier vietnamien. Galula meurt en 1967, emporté par un cancer fulgurant. Il laisse une femme et un enfant de huit ans, Daniel. Ses œuvres se perdent dans un silence qui durera cinquante ans. L'une d'elle est classée secret défense par les Américains et échappe ainsi à la vue du grand public.

Seuls quelques spécialistes se souviendront encore du père fondateur de la contre-insurrection. L'armée des Etats-Unis redécouvrira Galula en 2006 et en fera une "super star". Le Général David Petraeus, le chef des forces US en Irak et en Afghanistan, accomplira d'immenses efforts pour réhabiliter la pensée de Galula dont il fait un des piliers de la nouvelle doctrine militaire américaine (synthétisée dans le Field Manual 3-24).

J'ai retrouvé Daniel Galula aux Etats-Unis. Sa mère, une citoyenne américaine originaire de la Côte Est, nous a quittés en 2011. Elle avait connu le Maroc en 1949 lorsque son mari la présenta à sa future belle-mère à Casablanca. J'ai annoncé à Daniel que j'allais faire un livre sur son père. Ce livre est prêt et devrait paraître en 2017.

Certains de ses épisodes se déroulent au Lycée Lyautey, à Tanger, Taza ou Settat, dans un Maroc aujourd'hui disparu. Un Maroc cosmopolite où une ville comme Casablanca comptait jusqu'à 40% de non-musulmans (Juifs et Européens). Un Maroc où le cordonnier était Portugais, le boucher Italien et le facteur Alsacien. Un Maroc où l'on croisait des kippas dans la rue, le plus normalement du monde. Ce Maroc-là n'est plus, ses habitants sont morts ou sont partis en Europe, en Amérique du Nord voire en Israël. Ils ont quitté leur pays mais ont gardé le Maroc en eux. Le souvenir d'une vie douce et ensoleillée occupe toujours un coin de leur imaginaire.

Reparler de Galula aujourd'hui, c'est évoquer cette période glorieuse de notre passé récent, un hier oublié par nos manuels d'histoire-géo. Rendre hommage à Galula, c'est honorer un enfant de Casablanca du calibre d'un Sun Tzu.

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