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Al Hoceima: Quelques idées pratiques pour sortir de l'impasse

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HOCEIMA
Youssef Boudlal / Reuters
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SOCIÉTÉ - Nous savons très peu de choses de ce qui se passe à Al Hoceima. La couverture médiatique est déficiente et les intellectuels marocains brillent par leur silence. Mais, comme la situation est préoccupante, je me risque à suggérer quelques pistes. Puissent-elles être d'une quelconque utilité à nos chers élus.

Al Hoceima est la fille illégitime du processus qui a commencé il y a quinze ans et qui s'est déroulé en deux temps.

- De 2003 à 2013: l'économie marocaine s'est transformée grâce à la mise en œuvre de nouvelles infrastructures et l'afflux de capitaux étrangers (arabes notamment). Pendant ces années fastes, le système s'est autorégulé à merveille. La classe politique a réclamé sa part du gâteau et elle a été, à vrai dire, très bien servie. Les élus se sont comportés comme des enfants, irresponsables et frivoles. Alors que la monarchie s'occupait des choses sérieuses, ils ont donné le spectacle d'êtres immatures, grassement payés pour se chamailler dans la cour de récréation (le Parlement) et se goinfrer de sucreries (nos impôts).

- Dès 2015, le vent a tourné. L'économie s'est essoufflée mais la classe politique a fait semblant que tout allait bien. Les partis ont continué à faire la manche et le peuple, étourdi, s'est laissé bercer par la comptine qui disait que l'Etat avait les moyens de s'occuper de tous les déshérités.

Les citoyens qui manifestent à Al Hoceima font partie de ces Marocains qui croient que l'administration peut tout, qu'il suffit d'appuyer sur un bouton pour transformer le réel et effacer des siècles de sous-développement. Je ne leur en veux pas car personne en haut lieu n'a daigné leur dire la vérité. Mais, six mois à battre le pavé, c'est long. Seule une cause puissante peut expliquer cette mobilisation inédite au Maroc.

Qu'est-ce qu'une cause? Il s'agit d'une contradiction qui n'est pas résolue et qui touche une grande partie de la population. Exemple: "je suis pauvre mais mon voisin est riche" ou "en été, les touristes consomment toute l'eau disponible alors que mon douar crève de soif". Plus la contradiction est criante, plus elle est susceptible de faire descendre les gens dans la rue.

À Al Hoceima, la "cause" saute aux yeux: c'est le gâchis d'une jeunesse nombreuse dont on ne sait que faire. Certains analystes évoquent Abdelkrim, la République du Rif, l'Armée de Libération, etc. Il s'agit d'un pari osé tout de même. Est-ce qu'un peuple maintenu dans l'ignorance de sa propre Histoire peut se réclamer d'elle? J'en doute. Entre les analphabètes (un adulte sur trois), ceux qui ont abandonné les études au niveau du primaire et ceux qui ont acheté leur diplôme, il ne doit pas y avoir beaucoup de militants à même de se plonger dans un livre d'Histoire. J'espère me tromper.

Il ne faut pas s'inquiéter outre mesure, à mon avis. Les leaders de la contestation ne brillent pas par leur vision ni leur sens tactique. Ils en sont encore (ça peut changer) à dénoncer la militarisation de la région, ce qui est une ineptie complète. La mauvaise nouvelle est que le Maroc renferme des dizaines d'Al Hoceima en puissance. Toutes les régions ont le même problème, de Berkane à Beni Mellal en passant par Midlet. On peut le résumer en ces termes: quel avenir proposer à une jeunesse à qui personne ne veut faire une place, ni au Maroc où les emplois manquent, ni en Europe où l'immigration enflamme le débat politique?

Plusieurs erreurs ont été commises à Al Hoceima. La "baraka" a évité l'effet domino mais il ne faut pas trop jouer avec le feu dans le contexte actuel. Voici quelques précautions à prendre.

• Mettre les politiciens en première ligne et garder le wali en réserve. La politique, c'est l'affaire des élus. Le Premier ministre et le président de la région auraient dû s'occuper du problème depuis belle lurette. Ils viennent d´être élus alors de quoi ont-ils peur?

• Ne pas entamer de dialogue avec ceux qui défient les représentants de l'Etat et les traitent de tous les noms d'oiseaux. L'opinion publique accorde plus d'importance aux notions d'Honneur et de Justice qu'au concept abstrait de "démocratie participative". Les manifestants rifains ont besoin de parler au "patron" et non pas à une assistante sociale.

• Messieurs les membres du gouvernement, ne vous laissez pas prendre en photo sur le tarmac de l'aéroport d'Al Hoceima. Lorsque je vois les ministres descendre du vol de la RAM, je crois qu'ils débarquent à Mogadiscio ou à Bagdad à bord d'un coucou des Nations unies. Un ministre doit se préoccuper du symbole. Al Hoceima est une ville comme une autre, le pays est stable, les routes sont sûres, un ministre se déplace donc en train ou en voiture. Il n'a peur de rien. Et s'il doit emprunter l'avion par commodité, il interdit la prise de photos dans l'enceinte de l'aéroport. Al Hoceima n'est pas une ville étrangère, bon sang!

• Eviter d'accuser l'Algérie ou toute autre partie extérieure à moins d'avoir des preuves irréfutables. Cela dénote une grande fragilité et un manque de courage évident. A ce que je sache, personne n'est mort à Al Hoceima, les boulangeries sont approvisionnées et les fonctionnaires sont payés. Il n'y a pas de quoi entrer en panique et accuser nos voisins.

Deux voies possibles se dessinent pour sortir de l'impasse actuelle. La première est teintée de cynisme. La seconde reflète une vision plus bienveillante à l'égard des populations.

L'option machiavélique consisterait à laisser traîner les choses encore un peu. Wait and see. Laisser les meneurs accumuler les dérapages et les contradictions. La population finira par prendre peur en voyant des hordes de jeunes désœuvrés troubler leur quiétude et menacer leur gagne-pain. Il n'y a rien de plus conservateur qu'un petit commerçant qui voit son chiffre d'affaires sombrer ou un chauffeur de taxi qui ne peut plus faire de courses. Il en est de même pour tous ceux dont la survie dépend directement ou indirectement de l'Etat: fonctionnaires, entrepreneurs du BTP, cousins proches ou éloignés de tel ou tel qui les a pistonnés pour un job à la commune, etc. La liste est bien longue malheureusement. Le clientélisme et le népotisme - deux sports de complétion au Maroc - ont au moins le mérite de placer les gens devant leurs responsabilités. Entre crier justice et nourrir sa famille, le choix est vite fait. Une fois ce changement d'humeur opéré, viendra le temps d'appliquer la loi dans toute sa rigueur. Interpeller les casseurs et poursuivre ceux qui ont insulté les institutions. Le code pénal est suffisamment précis pour placer ces individus en détention sans enfreindre l'Etat de droit.

L'option la plus humaniste et qui semble la plus adéquate pour le bien des populations consiste en 6 points:

1. Neutraliser tout de suite les meneurs les plus agressifs en appliquant strictement les dispositifs légaux relatifs aux atteintes à l'ordre public. Tolérance zéro. Pour les autres, il faut faire un travail de "basse police" en vérifiant leurs antécédents judiciaires, leurs "casseroles" et leurs liens avec des personnes ou des groupes douteux. Autant d'armes de pression pour une future négociation.

2. Gagner la bataille de l'information. Il faut être le premier à annoncer les bonnes et les mauvaises nouvelles. Délocaliser le JT de la RTM à Al Hoceima et produire du contenu local (news, débats, etc.). Si ce n'est pas l'Etat qui informe la population, ses adversaires s'en chargeront à ses dépens.

3. Obliger les élus locaux et régionaux à maintenir une présence permanente sur le terrain. A eux de produire une feuille de route pour le développement de la région. Ce n'est pas le boulot du wali ni des technocrates. Les cadres du ministère de l'Intérieur doivent faciliter le dialogue et non l'incarner. Les Rifains doivent débattre avec les Rifains, à eux de faire des propositions et de les chiffrer.

4. Pendant ce temps, il faut augmenter la pression sur les groupes impliqués dans la contrebande et le trafic de drogue. Ils auraient beaucoup à perdre si la situation se dégradait. En effet, un déploiement intense des forces de sécurité nuirait de facto aux activités illicites. Si les barons de la drogue se rendent compte que leur business va péricliter, ils feront le nécessaire pour que les mouvements populaires soient moins "spontanés".

5. "Titiller" les ONGs qui dépendent des subventions publiques. Le message est clair: si les choses tournent mal, le robinet va se fermer.

6. Une fois le calme revenu, les autorités pourront entamer les programmes de développement et résoudre les problèmes de la population. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs à Al Hoceima: le calme d'abord, la prospérité ensuite.

J'écris cette tribune en pensant au bien de mon pays. Devant l'incurie d'une partie des gens censés me représenter, il ne me reste plus qu'à assumer mes positions avec courage et dignité.

"Bien plus que les cris poussés par les méchants, le silence assourdissant des gens honorables est la vraie tragédie de notre temps". Martin Luther King

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