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Celui qui a sauvé une seule vie, c'est comme s'il avait sauvé l'humanité entière...

Publication: Mis à jour:
SYRIA HOSPITAL
Muhammad Hamed / Reuters
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Kawtar, la trentaine, est une jeune gynécologue qui fait des gardes de 48h à l'hôpital de Dana au nord d'Alep. Deux semaines après son accouchement par césarienne, elle a du reprendre ses journées de travail et ses gardes. Pas le temps pour le congé maternel ni de remise en forme en Syrie. Le pays est en guerre, le travail est dense dans les maternité et il n'y a pas suffisamment de gynécologues. Et qui plus est, pas de travail, pas de salaire. Les congés payés, c'est un rêve lointain.

Kawtar a vécu la grosse frayeur que connaissent les gynécologues, celle du combat contre la mort pour sauver une femme en couches. Vers 5h du matin, elle a été réveillée par une sage-femme qui lui annonce l'arrivée par ambulance d'une femme livide avec une hypotension. La jeune femme âgée d'une vingtaine d'années était en travail depuis la veille au matin. Très vite, elle a fait le diagnostic d'une rupture utérine et l'a transférée au bloc. En quelques minutes, elle a extrait un enfant mort-né.

Malheureusement, elle était juste au début de ses ennuis. L'utérus fragilisé ne voulait plus se contracter et le saignement continuait malgré les produits médicamenteux et les massages. Kawtar était devant la décision capitale de retirer l'utérus ou de risquer la vie de la jeune femme. Elle a fini par enlever l'utérus la mort dans l'âme. Ensuite la mère a été transférée dans le centre hospitalier de Bab Al Hawa à une dizaine de kilomètres où se trouve un service de réanimation maternelle avec des infirmiers rodés à la réanimation des grands blessés de guerre.

On m'a demandé au petit matin de passer voir la jeune femme. Elle a allait bien, sa mine était meilleure après les transfusions. Son regard restait vague et répétait quand on lui demandait comment elle allait: Al hamdoulillah ! Je retrouve sa mère devant la porte, très inquiète pour sa fille et en attente de nouvelles. En la rassurant, on voyait les traits de son visage se détendre. Elle m'a arrosé d'un déluge de prière comme si c'était moi qui avait sauvé sa fille. En effet, la bonne nouvelle associée à un sourire apaisant ont toujours des effets extraordinaires sur les gens et leurs humeurs...

Ce qui est arrivé à cette jeune femme, fait partie des dégâts collatéraux de cette guerre qui s'allonge et s'installe dans le temps. Des retards de prise en charge, des morts par négligence ou manque de moyens. Cette histoire rappelle des milliers d'autres histoires de femmes de part le monde qui subissent les guerres sociales et la mauvaise répartition des offres de soins. Associées à la gabegie et l'incompétence de certains responsables et la cupidité de certains travailleurs de la santé. Les perdants ne sont pas seulement ces nouveaux-nés qui quittent le monde par négligence, ou ces femmes souvent pauvres ou venant des campagnes qui perdent la vie, la fertilité ou encore leurs maris, mais c'est toute la société qui est se trouve en perdition.

Pour ne pas rester dans l'expectative, parce que la gestion des soins dans un pays en guerre est très compliquée, et j'en ai d'ailleurs ni les moyens ni l'autorité, j'ai commencé depuis deux ans en compagnie de mes collègues syriens à faire des formations aux sages-femmes, noyau capital de la chaîne de l'accouchement pour faire face aux complications éminentes et pour transférer les femmes avant qu'il ne soit trop tard, comme dans le cas qu'on vient de vivre. La mère a été sauvée in extremis.

Je vais continuer à faire mes ateliers d'Obstétrique d'Urgence malgré les risques. J'ai commencé à le faire au Maroc avec l'aide de mon ami Rachid Jankari et sa société et un mécène qui a accepté de prendre en charge les frais de formation et dès l'automne, on entamera des formations à Dakar inchaAllah. On fait ceci, parce qu'on est convaincus que celui qui a sauvé directement ou indirectement une vie, c'est comme s'il a sauvé l'humanité entière. Et ce n'est pas moi qui le dis!

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Des réfugiés syriens dans la neige
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