LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Dr. Zouhair Lahna Headshot

La mort du prématuré... qui avait ses chances

Publication: Mis à jour:
NOUVEAU NE PREMATURE
DR
Imprimer

SOCIÉTÉ - Abderrazzak, le prématuré de Kénitra, a fini par rendre l'âme. Malgré les efforts et quelques mobilisations, il est mort. Les gens pensaient qu'une couveuse et une cotisation par ci et par là pouvaient le sauver. Malheureusement, non! Abderrazzak et tant d'autres prématurés et nouveau-nés qui souffrent meurent par dizaines tous les jours suite à une prise en charge défaillante des grossesses, puis des accouchements. Ces nouveau-nés fragiles ne peuvent survivre que par les mains tendues, expertes, efficaces et aimantes de la société. Leur survie nécessite un savoir-faire, des moyens matériels et humains et surtout une bonne gestion et une optimisation de l'existant.

Abderrazzak, né à six mois dans un grand hôpital à 60 km de la capitale, a réussi à respirer sans assistance ce qui lui a permis de rester en vie dans un premier temps. Transporté dans de mauvaises conditions par la famille vers le plus grand centre de néonatologie du Maroc, il ne trouve pas de place... Le service qui possède 55 places est plein en permanence. Il a dû attendre plusieurs jours dans un lit de pédiatrie normale enveloppé dans du plastique à défaut de couveuse pour le réchauffer. Après un scandale sur les réseaux sociaux, et parce qu'une couveuse s'est miraculeusement libérée, Abderrazzak a pu intégrer le service de néonatologie parce qu'il faisait des pauses respiratoires et une bonne infection.

J'ai pu le visiter dans ce service, il était dans une salle pleine de couveuses (bien entendu au-delà des normes pour absorber le maximum des nouveau-nés en attente) mais se portait bien, à vu d'œil. D'autres nouveau-nés plus mal en point étaient sous respirateur et beaucoup allaient mieux et étaient accompagnés par leurs mamans en casaque, les unes allaitaient, d'autres les caressaient. J'ai découvert une unité kangourou et une atmosphère propre et agréable. Des efforts qu'il faut reconnaître aux médecins et aux donateurs.

Mais ce qui m'a étonné, c'est le nombre incroyablement réduit des acteurs de santé, puisque ce service fonctionne avec un chef de service, un professeur reconnu d'astreinte tous les jours, deux autres médecins séniors et des résidents (médecins en formation). Quant au personnel infirmier, il a subi, à l'instar de tous les autres services, une réduction drastique suite à des départs et des retraites non remplacés puisqu'il ne reste que 28 infirmiers, selon mes informations, pour faire des roulements de 12 heures de travail, 36 heures de repos. Un nombre très insuffisant pour tous ces nouveau-nés, qu'il faut en principe surveiller comme du lait sur le feu.

La réduction du nombre du personnel de santé est bien entendu une application des injonctions des bailleurs de fonds que les gouvernements successifs appliquent à la lettre. À cette réduction du personnel s'ajoute la mauvaise gestion et qualification de l'existant, parce qu'on trouve des pédiatres qualifiés en néonatologie affectés dans des services de pédiatrie dans des hôpitaux périphériques sans moyens et qui, par conséquent, perdent leur savoir-faire... Idem pour les infirmiers en puériculture, catégorie en nombre réduit puisque ceux qui savent surveiller et prélever ces petits êtres sont très rares. Ceci demande une formation spécifique.

Abderrazzak est décédé également à cause des tergiversations du directeur de la seule structure caritative spécialisée en néonatologie qui est la Goutte de Lait, parce qu'un élan de solidarité s'est manifesté pour cotiser et prendre en charge le petit qui se battait pour la survie. Il est vrai que le nombre impressionnant des décès néonataux a fini par faire perdre à plusieurs acteurs leur empathie et par conséquent leur humanité.

Si Abderrazzak est décédé, c'est qu'Allah en a voulu ainsi, c'est comme cela que le musulman qui croit au destin se résigne et se remet à son créateur. Et c'est ce que m'a exprimé le père dépité que j'ai eu au téléphone. Ce dernier a été mis au courant à 11h du matin du décès, alors que son fils était mort dans la nuit. Mais croire au destin et "encaisser" la mort ne nous dispensent pas de nous poser la question de savoir si on a fait tout notre devoir, tous les efforts, et qu'on a fourni tous les moyens nécessaires. L'islam n'est pas une religion fataliste, c'est une religion de paix, certes, et aussi de justice. Et on doit faire tout ce qui est en notre possible pour venir en aide à autrui, quelle que soit sa croyance, sa race ou sa condition.

La mort de Abderrazzak m'a rempli de chagrin. Je suis triste pour lui et pour tous ceux qui meurent, "assassinés" par un système injuste et déséquilibré, une société égoïste et individualiste. Parce que les gens, dans leur ignorance, pensent qu'en ne regardant pas autour d'eux, ils finiront par s'en sortir tout seuls dans une société en déconfiture.

Quant aux médecins et au personnel soignant qui assistent tous les jours aux dysfonctionnements majeurs de la prise en charge des accouchements et des nouveau-nés, et qui ne tentent rien pour sauver les vies dont alors qu'ils ont choisi leur métier dans ce but, sont tous coupables de non-assistance à personne en danger. Et même s'ils ne seront pas jugés pour le décès de Abderrazzak et ses semblables, parce que le système a le dos large, leur conscience ou ce qu'il en reste ne les laissera jamais en paix.

LIRE AUSSI DANS LES BLOGS: