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Interdits de Figuig...

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SYRIENS FIGUIG
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RÉFUGIÉS - Il n'y a pas que les Syriens qui ont été empêchés d'entrer à Figuig, je l'ai été à mon tour. Et presque avec le même scénario. Après m'avoir laissé entrer, on m'a rappelé pour me demander de rebrousser chemin. Cela a été fait avec courtoisie et bienveillance mais j'ai bien été interdit, en tant que citoyen marocain, de pénétrer dans une ville marocaine.

Quand des femmes, enfants et adultes quittent leur pays, traversent des contrées et des déserts, épuisent toutes leurs économies à payer des passeurs et arrivent à bout de souffle, d'énergie et de dignité, le minimum que l'on puisse faire, c'est de les accueillir et les aider. Il y va de notre humanité! Sans parler de la guerre, des attaches qu'ils ont ou pas avec le Maroc et de qui les a déposés devant nos frontières.

Depuis le 18 avril 2017, une cinquantaine de Syriens sont arrivés aux abords de la ville de Figuig, une ville marocaine frontalière de l'Algérie. La frontière est, bien entendu, fermée entre les deux pays frères depuis des dizaines d'années. Conflit post colonial qui a déchiré des familles et occasionné des pertes pour les deux pays voisins, mais ceci est une autre histoire.

Ne rien faire et attendre que les diplomates se renvoient la balle des responsabilités est au-dessus de mes forces, surtout après avoir appris la nouvelle de la naissance d'une fille sans aucune assistance, et que la plupart des personnes sont des femmes et des enfants qui dorment à même le sol.

Alors, j'ai pris mon échographe portable, une trousse de médicaments, j'ai appelé des associations locales pour la coordination et je me suis dirigé vers Figuig en compagnie d'Ali, un Syrien résidant au Maroc, lui-même réfugié, et qui en temps normal travaille avec l'OCHA (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs - Bureau de la coordination des affaires humanitaires, ndlr) pour aider les réfugiés dans le royaume.

Il fallait sortir de Casablanca à l'aube et faire presque 1000 kilomètres pour arriver le soleil couchant aux abords de la petite ville de Figuig, à l'Est du Maroc.

Au barrage des gendarmes, on a été accueillis par un responsable du ministère de l'Intérieur et des officiers de police qui visiblement m'attendaient. L'accueil fut courtois et amical, j'ai expliqué la portée humanitaire de ma venue, qu'il m'importait de connaître la vérité sur place, de m'enquérir de la santé de ces personnes et bien entendu, je n'y accèderai que si j'ai l'autorisation de le faire. Je suis venu pour essayer de trouver une solution, pas apporter des complications supplémentaires.

Dans un premier temps, on nous a laissés entrer et sans avoir eu le temps de nous poser, on a été priés de revenir au point de contrôle de la gendarmerie à la sortie de la ville. Je me suis tout de suite douté que c'était pour rebrousser chemin.

Une fois arrivés sur place:

-"Docteur, je suis désolé mais votre compagnon syrien ne peut rester vu les circonstances actuelles, d'autant plus qu'il travaille pour l'ONU", me dit le responsable du ministère de l'Intérieur, toujours sur un ton courtois.

-"Très bien, je comprends, moi je ne sais pas si je repars avec lui, ou si je reste afin d'avoir au moins des informations fiables".

Au bout d'un moment et des coups de fil:

-"Au fait, ça serait bien que vous repartiez avec lui et on est vraiment désolés."

Et c'était vrai parce que je pense qu'il l'était vraiment!

-"Alors, je ne suis plus comme vous m'avez dit tout à l'heure, un Marocain qui peut aller là où bon lui semble dans son pays?"

-"Je sais, mais ça ne dépend pas de moi..."

-"Vous savez, je serai obligé d'en parler..."

-"Faites donc, si vous le souhaitez. Ah docteur, on vous a malmenés aujourd'hui, vous avez fait un long voyage, et on nous a dit que vous n'avez pas mangé de la journée", me dit un autre officier.

"Le dîner est prêt", leur dit notre hôte Omar qui nous a accompagnés.

-"Vous savez, celui qui ne veut pas être malmené reste chez lui", ai-je fini par lancer avant de les saluer et reprendre mon chemin.

Cette dernière phrase a sonné dans ma tête toute la durée des 100 kilomètres qui séparent Figuig de la ville la plus proche de Bouarfa, où on a pu trouver refuge, minuit passé et une fringale à l'estomac. Les familles syriennes aux frontières, elles, n'ont pas eu (encore) cette chance de trouver un refuge, elles n'ont plus de chez eux et c'est pour cela qu'elles se font malmener!

Même si je n'ai pas pu les rencontrer, je ne vais pas les abandonner, on ne peut pas les abandonner...

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