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Révolution d'Octobre: la chute finale

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URSS REVOLUTION
Photo 12 via Getty Images
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Une petite histoire, mais vraie, pour expliquer la grande, l'Histoire. J'avais deux amis : l'un était de gauche, l'autre de droite. L'ami de gauche défendait systématiquement l'Union soviétique; l'ami de droite la dénigrait non moins systématiquement. Un jour, l'ami de gauche fut envoyé en poste à Moscou. Nous sommes dans les années 60. Trois mois plus tard, il envoya une carte postale à l'ami de droite, avec ces simples mots : "Tu es en deçà de la vérité."

La Révolution d'Octobre, la bien nommée, a eu lieu en novembre, comme son nom ne l'indique pas. Sans les dérives de ses dirigeants à toutes les étapes de son histoire, de Lénine à Gorbatchev, elle aurait soufflé cette année sa centième bougie. Dérives et monstruosités en tous genres ont parsemé les chemins souvent impénétrables de cette révolution de l'espoir, déclenchée au nom et pour le prolétariat, devenu très tôt victime soumise et sacrificielle.

C'est l'événement historique qui collectionne le plus de paradoxes. Pensée et organisée sur la base du travail théorique de deux joyeux lurons, théoriciens et penseurs de génie, Marx et Engels, elle sera espoir et cauchemar pour autant de personnes. Elle a fait rêver (puis déchanter) ceux qui on en fait leur idéal ; elle a martyrisé ceux à qui elle a été imposée.

Pour les Occidentaux, la Révolution d'Octobre est synonyme de goulag, de rationnement, de pénurie, d'absence totale de liberté, d'assassinats politiques (dont celui de Trotsky fut le plus emblématique). Après la défaite de l'Allemagne, l'URSS est tout de suite devenue la puissance à abattre, l'ennemi principal.

Le culte de la personnalité a sclérosé la société soviétique, empêchant toute tentative de renouvellement. Staline y a sombré de façon pathologique, ne tolérant aucun écart , au point qu' il mourut seul, personne n'osant pénétrer dans sa chambre.

Ses successeurs, sans atteindre ses outrances, ne firent guère mieux : le culte du chef tout puissant et infaillible continua à régir la classe dirigeante vieillissante jusqu'à la fin, mis à part Gorbatchev qui ,à cinquante-quatre ans, faisait figure de jeunot. Il est vrai que cet état d'esprit n'était pas propre à l'Union soviétique. Mais la patrie de la première révolution prolétarienne se devait d'être exemplaire.

Mais les tâches noires sur le drapeau rouge ne se limitent pas aux frontières du pays : elles éclaboussent également l'empire. Budapest, Prague, Afghanistan: c'est ce qu' on appelle la doctrine Brejnev. Le printemps n'est pas la saison préférée des dirigeants soviétiques.

Pour le tiers-monde et ses dirigeants dont la plupart n'avait aucune lien idéologique avec la pensée de Marx ou de Lénine , la Révolution d'Octobre à été un élément déterminant dans la prise de conscience de l'oppression des peuples par les puissances coloniales.

La révolution d'Octobre a en quelque sorte eu deux vies parallèles: à l'intérieur des pays dits communistes et dans le reste du monde.

Sur le plan culturel, là est peut-être la seule réussite du régime soviétique. Le cinéma y tient évidemment la part du lion avec des metteurs en scène de génie et des films-cultes : Potemkine, Tchapaiev, Quand passent les cigognes, etc...

La littérature est bien sûr appelée à servir désormais la révolution. Au nom de la liberté de création ou de la liberté tout court, beaucoup refusent. D'autres au contraire acceptent le principe de la "culture prolétarienne".

Citons Vladimir Maïakovski, le poète attitré de la révolution : "Comment osez-vous vous prétendre poète et gazouiller comme un pinson ? Alors qu' aujourd'hui il faut s'armer d'un casse-tête pour fendre le crâne du monde." Maïakovski se suicide en 1930, à trente-six ans.

Une littérature d'opposition et de dissidence se développe tout au long de l'histoire soviétique et dont le représentant le plus médiatisé fut Alexandre Soljenitsyne.

De Maïakovski à Aragon en passant par Neruda, la révolution soviétique a inspiré écrivains et poètes. Juste après la prise de pouvoir par les Bolcheviks, Pasternak envoit à Lénine son fameux télégramme: "Maintenant tout est possible !" Les poètes sont toujours les premiers à plébisciter le rêve.

Plus près de nous, des années plus tard, Jean Sénac, poète et algérien, nous gratifie de son joli cri d'amour : "Tu es belle comme un comité de gestion", inspiré toujours par le lyrisme révolutionnaire. C'est dire combien l'influence de la Révolution d'Octobre fût énorme dans l'espace et dans le temps. Dix jours qui ébranlèrent le monde, avant de le déchirer.

La recherche spatiale est l'autre grande réussite de l'Union soviétique qui réalise la première de grands exploits, laissant loin derrière les USA, pour une fois pantois dans le rôle de seconds. Mais ces exploits n'allaient pas sans une saignée financière dont les conséquences se feront bien des années plus tard, quand la compétition avec les USA, autour de la vraie fausse guerre des étoiles, épuisera définitivement l'Union soviétique.

Lénine a tué la démocratie dès sa prise du pouvoir : il a perdu la première élection des députés. Qu' à cela ne tienne: il dissout l'assemblée et impose sa dictature. Mais l'inconvénient dans les dictatures, c'est qu' on ne sait jamais qui va succéder.

Pour Staline, l'histoire est simple : il est associé à Hitler dans sa folie meurtrière. Avec cependant une différence : Staline a tué ses propres concitoyens, par millions, de façon directe et préméditée, et certains diront planifiée.

Les successeurs de Staline, de moindre envergure, ont tous tenté, chacun selon son style, de refaire la façade de plus en plus lézardée de la patrie du rêve prolétarien.

De nombreux intellectuels, partout dans le monde, ont été subjugués par la révolution soviétique malgré les dérives devenues patentes. Le meilleur exemple reste celui d'Aragon qui avait une connaissance personnelle et directe des méfaits de Staline par exemple et qui n'en démordra jamais : tout se justifiait.
En fait de tout le pouvoir aux soviets, les habitants de l'ex-Urss ont eu tout le pouvoir aux princes du régime. Pour citer à peu près Camus, la révolution n'abolit pas les privilèges, elle change les privilégiés. Et pourtant, beaucoup de gens ont la nostalgie de cette époque, malgré la dictature, les dépassements, les restrictions, les souffrances, les disparitions.

En réalité, tout le monde savait et tout le monde faisait semblant de ne pas savoir. Pourquoi ? Peut-être parce qu' être de gauche a toujours été plus sympathique qu' être de droite.

L'Algérie et la révolution d'Octobre

Pour ce qui est de l'Algérie, il faut savoir que la naissance de l'Étoile Nord- Africaine (ENA) en 1926 fait suite à une décision du Komintern, dans le but d'affaiblir les puissances coloniales. L'aide de l'Union soviétique pendant la guerre de libération nationale a été importante, surtout sur le plan diplomatique. L'image de Khrouchtchev agitant sa chaussure à l'ONU lors d'un débat sur la question algérienne est restée dans toutes les mémoires.

La sympathie à l'égard de l'URSS est restée vivace après l'indépendance, surtout dans les milieux estudiantins. En 1969, une exposition est organisée devant la Faculté des Lettres d'Alger à l'occasion du centenaire de la naissance de Lénine. Lors de la visite de Podgorny à Alger sur invitation de Boumediene, l'UNEA (Union Nationale des Étudiants Algériens) diffuse un tract lui souhaitant la bienvenue.

Les relations avec l'Union soviétique peuvent cependant être plus compliquées. Ce fut le cas lors de la commémoration de l'anniversaire de la Révolution d'Octobre en 1967 (me semble-t-il). Une délégation du FLN conduite par Feu Cherif Belkacem, Responsable du Secrétariat exécutif du FLN selon la terminologie de l'époque, se rendit à Moscou pour assister à l'événement, sur invitation du PCUS (Parti communiste de l'Union soviétique).

La délégation du FLN eut la surprise de trouver, parmi les invités, les représentants du PAGS (Parti de l'avant-garde socialiste) , parti algérien d'obédience communiste interdit en Algérie et activant dans la clandestinité. Outrée par ce bicéphalisme blasphématoire qui portait atteinte à l'unicité du Parti unique algérien, Cherif Belkacem et la délégation FLN quittèrent Moscou. Mais les relations algéro-soviétiques n'en souffrirent pas pour autant. Le réalisme des intérêts relégua les relations PCUS-PAGS à un niveau moins visible des appareils des deux partis (PCUS-FLN) et Alger et Moscou purent poursuivre leurs "relations stratégiques".

Doit-on regretter la disparition de l'Union soviétique ? Poser la question, c'est déjà y répondre. Pourtant, sa disparition n'a, semble-t-il, rien changé à la compétition entre grandes puissances. Même si cette compétition paraît plus policée qu' avant, les antagonismes demeurent. À l'époque de la guerre froide, les pays du Tiers-monde tiraient quelques profits de cet antagonisme. Dans la donne actuelle, La Russie semble préoccupée par ses propres intérêts, si tant est qu' il en fût différemment avant.

Ce qui devait être le premier matin du monde est devenu la nuit la plus longue. La Révolution d'Octobre sera enterrée sous les décombres du Mur de Berlin qu' elle a construit comme un symbole pour préserver le rêve/cauchemar, c'est selon.

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