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Le petit carré de papier

Publication: Mis à jour:
ELECTION ALGERIA
Louafi Larbi / Reuters
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La dernière fois où j'ai crû voter librement , on s'est retrouvé au fond de l'abîme pour des décennies.

On est presque sorti de l'abîme qu'on a été embarqué dans une croisière cauchemardesque, errante et fantomatique, dans une mer de brouillard, et dont on ne voit pas la fin. C'est comme si on était passé de la décennie noire aux décennies grises. Alors, Dieu sait si je suis devenu méfiant dès qu' on me parle de voter.

Max Weber disait que la politique est un va-et-vient entre la morale et le réel. Chez nous, c'est entre le réel et le réel. Pour la morale, on attendra encore.

Et puis l'idée m'est venue presque subitement de voter à la prochaine élection qui se présenterait. Ayant changé de résidence, il me fallait une nouvelle carte d'électeur. Miraculeusement, cela a été facile : un simple certificat de résidence et le tour est joué.

Une nouvelle carte, c'est bien joli, mais comment l'utiliser à bon escient, c'est-à-dire pourquoi voter, et ensuite pour qui voter.

D'abord, pourquoi voter ? J'ai envie de répondre tout bêtement : parce que j'ai une carte de vote. Bien sûr, cette réponse ne peut pas être satisfaisante. Donc, je vais voter parce que c'est mon droit constitutionnel. Vous me direz: ça te fait une belle jambe.

Jamais un vote chez nous n'a changé quoi que ce soit à quoi que ce soit. C'est vrai : un vote qui n'a aucune chance d'embêter personne est un vote inutile. Le problème, c'est que j'ai envi de voter même si mon vote ne servira à rien, ne changera rien, n'apportera rien.

Le socle sur lequel est construit le pouvoir politique est trop solide pour être ébranlé par des urnes en bois et des enveloppes. De ce côté-là, le rêve n'est pas permis. En théorie, on vote pour élire : l'élection est le résultat du vote. Mais pourquoi ai-je l'impression que ce sont souvent deux moments distincts sans rapport l'un avec l'autre?

On vote pour le respect des formes et de la constitution. Quant au résultat qui est censé être le fruit de notre vote, il est trop important pour être le résultat de notre action, fut-elle constitutionnelle. Les enjeux dépassent mon misérable geste qui consiste à mettre une enveloppe dans une urne.

Lincoln a dit qu'"un bulletin de vote est plus fort qu' une balle de fusil". On voit qu'il n'a jamais reçu une balle dans les fesses. Il fut un temps où on votait pour une simple raison : la carte de vote tamponnée était indispensable pour obtenir certains documents administratifs. C'est toujours mieux que de ne servir à rien. En conclusion, je vais vraiment voter pour inaugurer ma nouvelle carte.

Passons à la seconde et non moins importante question : pour qui voter ? Là, c'est le noir absolu. Pour moi, pendant des années, en attendant un deuxième tour qui n'est jamais venu, c'était tous pourris, tous corrompus. Maintenant que j'ai une carte et que j'envisage, malgré ce que j'ai dit plus haut, de l'utiliser au mieux, je suis complètement dans le cirage.

D'abord, les partis politiques : Je connais ceux que je ne vais pas choisir. Ceux qui ont squatté l'Algérie depuis des décennies, pas question que je vote pour eux, ni pour leurs candidats. Je sais qu'ils n'ont pas besoin de moi pour atteindre leurs objectifs ou continuer leurs méfaits. Mais ce sera "pas en mon nom".

Si je continue comme ça, ma carte de vote va rester vierge pendant longtemps encore. FLN-RND : out. Après ces deux frères siamois momifiés, vient le FFS, pas encore momifié, mais congelé quand même. Puis une pelletée de partis réduits à un sigle.

Sur quelle base choisir lorsque aucun parti n'a, du moins à ma connaissance, de programme clair concernant la démocratie, l'économie, la culture, etc... ? Si au moins il y avait des personnalités emblématiques. Quand je dis emblématiques, je veux dire fortes, représentatives, honnêtes et charismatiques. Etant dans le rêve, pourquoi rêver petit. Les personnages de notre paysage politique sont emblématiques...d'une certaine forme de décadence.

Au final, je n'irai pas voter: Je ne veux pas transformer mon enveloppe en mandat sonnant et trébuchant, d'un montant égal à trente fois le smig ou plus à des individus qui vont voter, dans le meilleur des cas et sans implication ni enthousiasme, une dizaine de lois par an.

Entre-temps, je me suis rappelé une phrase dans le beau récit de Benamar Mediene "Les Porteurs d'orage":

"Que devait se dire le citoyen durant ces deux ou trois secondes durant lesquelles il glissait le petit carré de papier dans l'enveloppe ? "Ils se choisissent entre eux, mangent ensemble et négocient des mariages pour serrer les mailles du filet que tresse la Grande Famille dite révolutionnaire, Famille des Moudjahidine, des enfants de Moudjahidine, des enfants de Martyrs...Les liens du sang s'alimentent du sang des Martyrs."

Tout compte fait, je vais attendre encore pour décider.

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