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La métonymie ou l'art de parler à un avion

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Pourquoi beaucoup d'Algériens s'offusquent-ils chaque fois qu' ils entendent une faute de français, réelle ou supposée? L'Algérien, hormis une minorité (ou une génération), n'est pas réputé pour sa maîtrise de la langue française, loin s'en faut. Normal, le français n'est plus la langue de l'éducation nationale depuis des décennies.

Pourtant, nombreux sont ceux qui poussent des cris d'orfraie chaque fois qu' ils estiment la langue française écorchée. Une faute en arabe ne déclenche jamais de tollé.

Tout le monde se souvient de feu El Hadi Khediri, Ministre de l'Intérieur sous Chadli, qui eût à gérer le détournement d'un avion koweïtien par des miliciens chiites, détournement qui connut son épilogue à Alger, en avril 1988, après une semaine d'âpres négociations. A cette occasion, il prononça une phrase rendue célèbre (et surtout devenue sujet de raillerie) par l'indigence de beaucoup d'Algériens: "J'ai parlé avec l'avion." Mais parler avec un avion serait-il grammaticalement faux ou matériellement impossible ? Ni l'un, ni l'autre.

On dit souvent que la vérité n'est pas forcément du côté du nombre. En effet, ce n'est parce que plusieurs pensent la même chose que cela devient vrai. Quoi de plus enrageant donc lorsque plusieurs personnes affirment une chose fausse, avec la conviction d'être dans le vrai.

Rappelez-vous: tous les Algériens ou presque se sont moqués de lui lorsqu'il prononça cette phrase.
Tout le monde riait à gorge déployée de ce ministre qui pouvait parler à un avion, objet inanimé par définition. Des personnes, parfois absolument incapables d'aligner trois mots en français (en toute innocence d'ailleurs puisque ce n'est pas leur langue), se sentaient soudain honteux qu' un de leurs ministres s'exprime ainsi.

Comment des individus de tous bords et de toutes catégories, ayant une maîtrise très superficielle du français, ont-ils pu tourner en bourrique une personnalité qui a fait toutes ses études, du primaire au supérieur en français? Rappelons que M. Khediri était titulaire d'une licence de mathématiques, obtenu au milieu des années cinquante. Ce qui n'est pas rien.

Il faut savoir que chez nous, en vertu d'un gallicisme incongru, on aime bien se moquer des gens qui maltraitent le français. Écorchez le français et vous êtes décrédibilisé à jamais. Cent trente deux ans de colonialisme et quarante ans d'arabisation n'y ont rien changé: la langue de Molière conserve toujours son aura...et ses gardiens.

Pourtant, il suffit de lever les yeux pour constater treize fautes de français à la douzaine. Il faut avoir un jour pris un transport public pour connaître le fameux "Défense du fumer" qui vous tord la bouche à essayer de le prononcer. Même des institutions officielles n'échappent pas à la petite faute. Pendant des années, le journal "Liberté" écrivait "astérix" pour "astérisque" dans son lexique français-amazigh, sans que cela gêne personne. Les influences gauloises sont toujours vivaces.

L'un des plus grands et plus célèbres écrivains français du 20ème siècle, Céline, a érigé la faute d'orthographe et de français au rang de style littéraire. Qui oserait se moquer de Céline ? Vous me direz que Khediri n'était pas Céline. Il n'a jamais eu d'ailleurs cette prétention.

Sa seule prétention était de régler un problème d'ordre public, avec des implications internationales, en préservant la vie des personnes impliquées malgré elles dans cette aventure.

Faire une faute grammaticale dans une langue qui n'est pas la sienne (circonstance atténuante) est moins risqué que faire une faute diplomatique avec effet de compliquer des négociations avec des ravisseurs pour le moins jugés susceptibles, surtout sur la justesse de leur action. Dans pareille situation, le recours à la métonymie qui permet de désigner la partie par le tout est la seule issue: cela évite les termes qui fâchent (terroristes, pirates de l'air).

Une blague algérienne raconte qu' un type est mort étouffé après avoir avalé un café: le café est passé mais les chaises lui sont restées en travers de la gorge.

Mais je vous rassure: on peut boire un verre (sans s'étouffer), comme on peut parler avec un avion (sans passer pour un débile ou un fou) et continuer à marcher même si on a plus de batterie (de téléphone).

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