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Kateb Yacine: Abdelkader, héros hegelien

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KATEB YACINE ET EMIR ABDELKADER
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Kateb Yacine est d'abord et avant tout connu comme l'auteur de Nedjma. Lorsqu'il remet la première fois son manuscrit au Seuil, un lecteur professionnel de la célèbre maison d'édition lui aurait conseillé, j'imagine avec beaucoup de condescendance, d'écrire plutôt sur les moutons d'Algérie. Sûr que si Kateb avait suivi son conseil, les moutons auraient eu une place enviable dans la littérature.

Il ne fait aucun doute que Kateb Yacine est un phare de la littérature algérienne et sa notoriété s'étend bien au-delà de nos frontières. Kateb est un génie précoce, en apparence tourmenté, mais lucide et très sûr de lui. C'est un poète et un romancier génial. Son écriture reflète une pensée claire et solidement structurée. Ses convictions ne sont pas de circonstances.

Mon propos n'est pas de parler de l'œuvre de Kateb Yacine : les spécialistes de la littérature l'ont déjà fait et des thèses lui ont même été consacrées. Je voudrais parler du texte peu connu d'une conférence qu'il a donné à Paris le 24 mai 1947 à la salle des Sociétés Savantes. L'intitulé de la conférence est à lui seul une révolution : "Abdelkader et l'indépendance algérienne." Mieux encore : nous sommes en 1947, deux ans presque jour pour jour des massacres du 8 mai 1945, l'auteur est un "français musulman", selon la terminologie de l'époque, et il est âgé d'à peine dix-sept ans.

A la lecture de ce texte, on mesure à sa juste valeur la précocité de l'auteur et l'immensité de son génie naissant. A dix-sept ans, Kateb Yacine a déjà composé une grande partie de son œuvre poétique. Mais sa scolarité va être perturbée. Après les manifestations du 8 mai 1945 à Sétif et la répression qui s'en suivit, il est détenu pendant deux mois et exclu du lycée. Cette période va déterminer son engagement nationaliste. C'est ainsi qu'il se retrouve à Paris en 1947.

Tout naturellement, par son parcours, l'émir Abdelkader en vint à représenter pour lui le père du nationalisme et de l'émergence d'une identité algérienne. Mais vouloir partager cette idée avec un public français est une entreprise pour le moins audacieuse.

Nous sommes en 1947, l'épopée de l'émir n'a pas forcément d'écho dans l'opinion publique et l'idée même d'une indépendance algérienne est blasphématoire. Parler d'Abdelkader en ce temps-là, en cet endroit, est en lui-même un acte de résistance courageux. Le jeune Kateb relève le défi avec beaucoup de courage.

Après avoir rappelé la jeunesse de l'émir et ses prédispositions au commandement et au rôle historique qui va être le sien, le conférencier fait le procès en règle de la présence turque :
"L'armée turque, pour la plupart du temps oisive, se déchaîne à la moindre occasion contre la population" (p.11).
Mais c'est surtout du colonialisme français et des raisons de l'occupation de l'Algérie qu'il va parler. Il a des mots très durs pour décrire la présence française en Algérie. Et ne l'oublions pas devant un public français, au cœur de la capitale française, "la gueule du loup" comme il disait :
"Évidemment, il y a encore des simples pour dire "La conquête fut un grand mouvement humanitaire... "...Je veux bien, mais était-ce vraiment le seul moyen de nous faire profiter de la civilisation ? Et puis par quelle étrange sollicitude le Roi de France aurait-il songé aux Africains ?" (p. 15 ).

Face à ce public, il retrace dans le détail tous les moments importants de la résistance d'Abdelkader, jusqu'au 23 décembre 1847, date de sa reddition près du mausolée de Sidi-Brahim. C'est le début des trahisons françaises et le déni de la parole donnée :
"Au fond de lui, il (Abdelkader) méprise ces vainqueurs qui n'arrivent pas à être grands. " (p.31).
Vint ensuite le voyage au bout de la nuit : après les promesses d'un exil à Okka ou Alexandrie, c'est Toulon, puis Pau, puis Amboise, et cela jusqu'à l'arrivée de Napoléon III qui sauve un tant soit peu l'honneur :
"Enfin, Louis-Philippe est renversé. Napoléon III, seul souverain qu'Abdelkader ait tenu en grande estime, accède au désir du vaincu, au bout de deux ans d'angoisse...Il obtient l'exil en terre d'Islam comme une faveur."

Il s'installe définitivement en Syrie où il s'illustra lors des émeutes de juillet 1860 en sauvant des milliers de chrétiens des mains des Druzes et d'une mort certaine en les abritant dans sa propre maison. C'est à Damas qu'il meurt le 26 mai 1883 :
"En 1883, à Damas, il meurt au milieu de ses amis, qu'il charge de saluer son peuple pour lui. Jusqu'aux derniers moments, il ne doute pas que l'Algérie accomplira son destin. Il sait que rien ne peut étouffer un peuple, ni l'empêcher de poursuivre son évolution propre. " (p.32). A partir de ce jour, la légende est en marche : l'homme s'efface pour laisser la place au personnage historique.

Au sujet de sa prétendu soumission et sa conversion à l'occidentalisme, Kateb Yacine écrit : "Contrairement aux ragots officiels, il ne bénit jamais la colonisation, ne prêche pas la soumission au génie moderne européen." Et des ragots, la mémoire d'Abdelkader en a tant souffert, comme celui qui fait de lui un franc-maçon. En réalité, il est victime de sa légendaire curiosité intellectuelle et de sa grande ouverture d'esprit.

Kateb Yacine explique comment et pourquoi les Français sous-estiment Abdelkader qu'ils décrivent comme "un petit chef" à qui la chance et la connaissance du terrain ont permis de résister un temps aux meilleurs généraux français. Mais la fin de son épopée n'a pas mis fin aux combats et à la résistance. Il est à l'honneur d'Abdelkader d'avoir toujours refusé la guérilla, qui heurtait son esprit chevaleresque, mais seul moyen qui pouvait lui donner la supériorité, alors que "les généraux colonialistes n'hésitaient devant aucune infamie".

La défaite, l'exil et la mort d'Abdelkader eurent peu d'échos à l'heure de l'impérialisme triomphant. Le "grand acte de banditisme éclairé qu'on appelle colonisation fut approuvé par la quasi-unanimité des gouvernements".(p.35).

"Et alors commença pour l'Algérie une ère lamentable...Un peuple entier fut traîné dans la boue, une civilisation outragée et flétrie, la langue arabe fut interdite presque partout, la religion musulmane fut systématiquement défigurée." (p.36).

Kateb Yacine réfute bien sûr la thèse des historiens de la colonisation qui prétendent que l'Algérie n'a jamais existé en tant que nation : "...C'est que l'Algérie, après avoir triomphé de toutes les formes de colonisation (...) s'est intégrée d'elle-même à la communauté arabe et musulmane. Elle tient tellement à cette communauté que malgré la chute de l'Empire et du prestige musulman, cent dix-huit ans de militarisme français ne l'ont pas écarté de l'Islam. Voilà la plus belle victoire spirituelle d'une civilisation qui n'est ni prête, ni résolue à périr." (pp.36-37).

La religion musulmane à été historiquement le rempart contre la dépersonnalisation de l'Algérie :
"...Elle nous a permis de rester nous-mêmes et de résister, avec nos haillons et nos vieilleries, aux batteries de Saint-Arnaud, aux mitrailleuses et aux avions du général Duval, aux fours crématoires d'Achiary, aux croisades, aux immigrations, à la famine, à la honte, à la prostitution organisée, aux saloperies de l'administration coloniale."

Quel tribun a tenu réquisitoire plus virulent, plus poignant que celui de ce jeune homme inconnu de dix-sept ans, sans expérience, momentanément sans avenir, mais que la fureur coloniale a, un 8 mai 1945, émancipé prématurément, et à qui l'Histoire réservera une place privilégiée sur ses tablettes.

Je crois que Kateb Yacine est le premier algérien moderne à s'intéresser au personnage historique qu'est l'émir Abdelkader, à vouloir en donner une image la plus exacte possible, à l'expliquer à un public français qui est à ce moment-là plus accessible pour lui que le public algérien, aussi bien intellectuellement que physiquement. Il écrit également pour l'histoire.

En termes de revalorisation de cette image et de sa symbolique dans la lutte du peuple algérien pour recouvrer sa personnalité, il va bien au-delà du discours des partis politiques et cela, rappelons-le encore une fois, en 1947, à Paris, âgé d'à peine dix-sept ans.

J'ai eu la chance et le bonheur de rencontrer un jour Kateb Yacine. J'avais vingt ans et ce moment est toujours gravé dans ma mémoire. Je me souviens qu'il s'exprimait dans une explosion successive de mots. Ça jaillissait comme la lave incandescente d'un volcan. Il était lumineux et tranchant.

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