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Cuisine et pouvoir

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WOMAN COOK ALGERIA
Zohra Bensemra / Reuters
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Cuisiner est-il une affaire de femmes ? Oui, quand on sait qu' elles en font toutes une affaire : leur affaire. Les femmes ont sanctuarisé la cuisine, un espace exclusif dédié, avant de devenir pour beaucoup d'entre elles le lieu et le symbole de l'aliénation et de la soumission.
Pourtant, beaucoup ont su en faire un lieu de pouvoir irremplaçable et de soumission masculine où les seules armes sont les batteries de marmites et de casseroles et la seule poudre les épices envoûtantes.

Les hommes se font une idée de la cuisine à travers leurs mères en premier, puis leurs sœurs éventuellement, et enfin leurs femmes.

Les femmes, du moins celles que j'ai connues et observées de près, n'aiment pas que l'on se mêle de leur cuisine et veillaient à nous tenir éloignés du terrain de leurs exploits culinaires. Cela fait partie d'un ordre domestique bien établi. Aux hommes les courses, la matière première, aux femmes leur transformation en plats goûteux autant que possible.

La cuisine est le lieu convivial par excellence, où l'on aime tous traîner, attirés soit par les odeurs, soit par l'espoir de trouver quelque chose à grignoter. Dans beaucoup de pays, la cuisine est ouverte, décloisonnée, et se trouve dans la continuation de la pièce à vivre, c'est-à-dire le salon.

Chez nous, la cuisine reste encore un sanctuaire réservé, une fois n'est pas coutume, aux femmes. Un sanctuaire qui prend tout son sens au moment où commence la préparation du repas. A ce moment les femmes savent que leur heure de gloire est venue : l'heure de faire régner leur ordre, celui de la cuisinière.

La cuisinière, c'est-à-dire la magicienne qui transforme tout ce qui est dans des sachets, ou dans le bac à légumes, ou dans بيت العولة en en un repas aux odeurs tellement prégnantes qu'on en garde le souvenir toute notre vie.

Mais un jour vient où la magie n'opère plus : c'est le jour où vous décidez vous-même de devenir un magicien. L'enchantement devient trivialité, le père noël un simple ramoneur.

A partir du moment où j'ai décidé à mon tour de mettre la main à la pâte, j'ai mesuré toute l'étendue de la mystification : les femmes nous tiennent plutôt par le ventre. Mères, sœurs , épouses : même combat.

Apprendre la cuisine à l'ère d'Internet est vraiment un jeu d'enfant. Tout, tout, tout, vous trouverez tout sur Internet : toutes les recettes, de tous les pays, de toutes les régions. Sans oublier les forums (j'en connais un, pédant haut placé, qui aurait dit fora), pleins d'astuces.

Chez nous, les femmes règnent dans leur cuisine : leur pouvoir est absolu, sans partage, sans concession. Les partisans les plus acharnés de l'omnipotence masculine déposent leur carquois devant la porte de la cuisine.

Les masques tombent clairement lors de la préparation et de la cuisson du plat emblématique des Algériens : le couscous. Dès le matin, les femmes sonnent le branle-bas de combat. Cela se passe traditionnellement le vendredi : jour de repos, jour de ménage, jour de couscous et jour de prière. Cela fait trop de jours pour une journée, fut-elle celle du Seigneur. Ce jour-là, les femmes sont à cran et la cuisine se transforme alors en véritable chantier : légumes déversés sur la table, viande à l'air, calebasse ou قسعة et couscoussier prêt à être enturbanné comme un pacha.

Surtout qu'aucun mâle n'essaye de donner un conseil pour débrouiller la situation : il ne pourra que se ridiculiser, aussi haut placé soit-il hors de chez lui. De toute manière, il sera éconduit avant de finir sa phrase.

Avez-vous remarqué que le couscoussier est souvent l'ustensile le plus usité, le plus marqué par le temps que tout le reste. Il est comme l'objet d'un fétichisme culinaire. Ne dit-on pas que c'est dans les vieilles marmites qu' on fait les meilleures soupes. Les couscoussiers actuels n'ont pas d'âme : ils sont trop clean, nickel, inox 10/18 made in Turkey.

Revenons au couscous du vendredi : avant que je n'apprenne à le faire moi-même grâce à Cheikh Google, je voyais les choses comme à travers un brouillard. Ce brouillard de la guerre qui permet aux armées de camoufler toutes les informations sensibles.

Néanmoins, les mœurs changent et beaucoup de jeunes couples se partagent les tâches en cuisine, même la préparation des repas. Traditionnellement, c'est dans les villes du bord de mer que les hommes cuisinent le plus, surtout en été, les plats à base de poisson. J'ai souvent vu mon père préparé sa délicieuse tchektchouka, au parfum d'ail et de thym, son omelette au coulis de tomate, et la friture d'argentins.

Mais les femmes nous subjugueront toujours, dans la cuisine ou ailleurs. Parce que leurs raisons ne sont pas les nôtres et leurs mains plus graciles que les nôtres. C'est comme ça. Le problème, c'est qu'on aime être subjugués.

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