Huffpost Maroc mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Dina Tagemouati Headshot

Pourquoi la volonté du Maroc de rejoindre l'Union africaine est une bonne nouvelle

Publication: Mis à jour:
SOMME AFRICAIN KIGALI
Twitter
Imprimer

AFRIQUE - Alors que le Ramadan s'est terminé, et que les planifications de vacances ou autres projets estivaux se concrétisent enfin, il faut avouer que c'est d'un regard (un peu) moins avisé que l'on scrute le fil des informations et des actualités qui se présentent à nous.

Pourtant, malgré notre insouciance saisonnière, que l'on porte nos tongs sous le soleil ou qu'on soit derrière un bureau (se désolant des sempiternelles photos de "tongs-aux-pieds-sous-le-soleil"), une actualité ne peut s'empêcher de nous faire réagir, et nous fait remonter la barre de scroll qu'on a machinalement fait défiler: celle de l'annonce, par le Maroc, de sa volonté de rejoindre l'Union africaine, après plus de trente ans de séparation! Les raisons pour lesquelles cette nouvelle est excellente sont nombreuses, et toutes aussi capitales les unes que les autres. Mais avant d'entamer les réjouissances, procédons à un bref rappel des faits.

Du retrait du Maroc de l'Union africaine

Tout a commencé dans les années 1960. Suite à la décolonisation du continent africain, les Etats nouvellement indépendants et souverains décident de s'allier pour écrire ensemble une nouvelle page de l'Histoire continentale. L'ambition qui émerge est alors celle d'une union continentale forte, à l'image de l'union économique contemporaine formée par la CEE. Dans la réalisation de cette volonté, le Maroc de Hassan II fait partie des États les plus actifs et engagés dans la création, en 1963, de l'Organisation de l'unité africaine (qui deviendra plus tard l'Union africaine).

Dès le départ, cependant, le Maroc exprime ses réserves vis-à-vis de l'OUA. En effet, l'OUA endosse comme un de ses premiers principes l'intangibilité des frontières postcoloniales. Bien que largement contesté, ce principe, à visée pacifique, s'est justifié par les multiples conflits de sécessions qui menaçaient d'éclater une fois les forces coloniales retranchées. Face à ces risques, l'OUA s'est prononcée pour poser l'intangibilité des frontières comme principe absolu, afin éviter d'ouvrir la Boîte de Pandore.

Or, le Royaume du Maroc (avec d'autres pays comme le Nigeria ou l'Ethiopie), ne pouvait admettre que les frontières de l'époque, qui attribuaient des parties du territoire national aux Espagnols (Sebta, Melilia, ou encore Ifni), soient scellées indéfiniment, et exprime alors sa réserve sur le sujet - tout en choisissant de continuer d'œuvrer, au sein de l'OUA, à l'entreprise de départ d'aboutir à une unité africaine.

Le paradoxe de ce différend initial réside dans le fait que, en 1984, plus de vingt ans après l'amorce de l'OUA, ce sera en allant à l'encontre du principe même d'intangibilité des frontières que 26 des 50 pays membres de l'UA admettent la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), délégation sécessionniste du Sahara autoproclamée par le Polisario, comme membre officiel, souverain et indépendant. En acceptant ce nouveau membre, remettant en cause l'intégrité territoriale marocaine, l'OUA transgresse l'intangibilité des frontières et conduit une délégation menée par Ahmed Guedira (dans un discours rapporté par Jeune Afrique), à claquer la porte de l'organisation.

Depuis cette séparation en 1984, plus de trente pays dans le monde ont retiré leur reconnaissance de la RASD, dont plusieurs en Afrique (Benin, Malawi, Tchad..), le dernier en date étant la Zambie il y a quelques jours. Pour l'instant, ni le retrait officiel de la reconnaissance de la RASD par l'UA, ni aucun autre élément d'ailleurs, n'ont été déterminés comme conditions au retour du Maroc dans l'UA. Cependant, le positionnement stratégique économique et diplomatique du Maroc vis-à-vis des autres pays africains, notamment au Sud du Sahara, laissent penser que le Royaume compte bien, si ce n'est mettre de côté, du moins dépasser les mésententes locales pour poursuivre un intérêt régional, continental, voire mondial. Concrètement, pour ne lister que quelques unes des raisons pour lesquelles le Maroc à l'UA serait une excellente nouvelle, prenons les trois suivantes:

1/ Un Maroc enfin africain

Il suffit de se placer face à un planisphère pour dire que parler de "Maroc africain", c'est comme dire "monter en haut". C'est un pléonasme, une répétition, une évidence. Cependant, la réalité n'est pas aussi délimitée que la géographie, et le sentiment d'africanité des Marocains est loin d'être ancré. Si l'on se réfère à l'exemple de l'Union européenne, des sondages réguliers auprès des citoyens européens révèlent que la citoyenneté européenne est évoquée de façon croissante comme prioritaire par rapport à l'identité nationale. On est de plus en plus européens, avant d'être français, allemands ou espagnols.

Des enquêtes similaires ne sont pas disponibles au Maroc, mais il n'est sans doute pas risqué d'avancer que, parmi nos identités multiples, l'appartenance africaine n'est pas, ou en tout cas pas encore assez, revendiquée. Nous nous reconnaissons volontiers arabes, berbères, sahraouis, musulmans, méditerranéens... Mais africains, pas tout à fait - ou alors Nord-Africains, à la rigueur. Je repense ici à l'anecdote relatée par un ami ghanéen: lorsque son père arrive au Maroc pour la première fois et se rend au centre-ville de Casablanca en taxi depuis l'aéroport, il ne sait comment cacher son incompréhension lorsque le chauffeur s'émerveille que son passager "vienne d'Afrique"! C'est dire.

Or, une réelle intégration continentale, économique, politique voire monétaire, ne peut être achevée que si elle est soutenue par une adhésion populaire solide (cf. Brexit). Le Maroc ne peut complètement réaliser son intégration continentale que si ses citoyens s'alignent, et conçoivent le continent comme une unité dans laquelle ils peuvent trouver une appartenance et des intérêts communs. Si pour l'instant la plupart des Marocains se considèrent tout aussi proches du Mozambique que de la République de Nauru, rappelons qu'un Africain sur deux aujourd'hui a moins de vingt ans et que toute une génération peut émerger avec une nouvelle façon de voir les choses.

La décision du Maroc de retourner dans l'Union africaine, dans ce sens, peut renforcer cette identité dans une démarche par le haut qui a déjà été enclenchée. À l'heure où les identités nationales se renforcent, où les pays se renferment sur eux-mêmes et déclarent l'Autre comme synonyme de danger, l'ouverture du Maroc sur son continent serait un signe fort, et encourageant, qui nous éloignerait de l'ignorance qu'amène le repli.

2/ De l'espoir pour un marché continental commun

Au lendemain de la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union Européenne, une des craintes concernait le signal envoyé aux différentes intégrations régionales en cours dans d'autres parties du monde, notamment dans les pays en voie de développement. Ainsi, s'en référant a la décision du peuple d'un des pays fondateurs de l'UE de s'en retirer, il n'est pas étonnant que d'autres pays, en Afrique en particulier, y réfléchissent à deux fois avant de poursuivre les processus d'unification monétaires ou économiques (dans des zones comme la CEMAC, la CEDEAO).

Cependant, à la différence de l'Union européenne et malgré les ambitions initiales de l'OUA, l'union économique et monétaire africaine n'a jamais existé. Un sommet prévu à Addis Abba, siège de l'Union, est pourtant prévu chaque année pour réguler cette union économique mais possède de facto une vocation inexistante puisque l'Union en question n'est, pour l'instant, qu'une gageure. Apres plus de cinquante ans sans réel aboutissement, les questionnements se font nombreux autour de la réelle utilité de l'Union, et sa vocation à disparaître est même parfois évoquée.

L'idée d'un retour du Maroc pourrait signifier, symboliquement, que les objectifs de l'Union sont toujours poursuivis, et pourrait redonner un réel souffle à l'UA. La réalisation d'une Union économique africaine fonctionnelle pourrait être à nouveau envisagée de façon réaliste, comme vecteur d'une nouvelle coopération économique Sud-Sud, dont les économies d'échelle pourraient permettrait au continent de se positionner sur des activités à haute valeur ajoutée. L'unité consolidée pourrait renverser les termes d'échanges commerciaux trop longtemps qualifiés d'inégaux, tant ils cantonnaient l'Afrique au rang d'exportateur de produits à faible valeur ajoutée, important en retour des produits plus sophistiqués.

Rappelons à ce titre que, si l'unité d'un marché commun est aboutie, cela représenterait un bloc économique d'un milliard d'habitants, soit tout autant de consommateurs, totalisant un pouvoir d'achat de 1 1300 milliards d'euros. Pour le Maroc plus précisément, un marché africain ouvert permettrait de mettre à profit ses avantages compétitifs, encore sous-exploités en Afrique, dans des domaines comme l'agriculture, le textile ou encore les produits chimiques (le Maroc, pour l'instant, représente pour ces domaines respectivement 1,5%, 0.2% et 0.5% du marché africain).

Ces avantages, le Maroc les a déjà compris. En réalité, même si le Maroc ne fait pas officiellement partie des membres de l'UA, le pays a intégré et appliqué depuis un certain temps le processus d'intégration régionale, que ce soit au niveau national ou par le biais d'investisseurs privés. Au niveau national, les relations économiques du Maroc sont régies par plus de 500 accords juridiques de coopération avec les pays d'Afrique dont 14 accords commerciaux bilatéraux de type nation la plus favorisée (NPF) en Afrique subsaharienne. Dans le secteur privé, le Maroc a été classé en 2015 comme le deuxième investisseur africain, via des multinationales comme Saham dans la santé, Maroc Telecom dans les télécommunications, Attjariwafa Bank et BMCE dans le secteur banco-financier ou encore la RAM qui s'impose de plus en plus en Afrique.

Ces investissements semblent déjà porter leurs fruits: déjà, d'après la décomposition des produits exportés par le Maroc vers l'Afrique, on retrouve les produits à haute valeur ajoutée représentant environ un tiers de la proportion totale (produits finis de consommation (17%), de produits finis d'équipement industriel (17%)). Au total, les exportations du Maroc vers l'Afrique couvrent 5 fois ses importations, mais l'ensemble des échanges Maroc-Afrique reste encore mineur par rapport aux liens commerciaux qu'entretient le Maroc avec l'Europe, et la France et l'Espagne en particulier.

Aujourd'hui, seulement 6,4% de la valeur totale des échanges extérieurs du Maroc en 2014 ont lieu en Afrique, et la part du marché des exportations marocaines sur le marché africain n'a pas dépassé 0,4% en 2013. Il y a donc encore du chemin à parcourir, et les volontés économiques semblent trouver leur limite dans le manque d'unité institutionnelle. À voir les choses de plus près: le Maroc a déjà courtisé plusieurs pays d'Afrique, il ne manque plus qu'à officialiser.

3/ Une voix internationale

Enfin, d'un point de vue diplomatique, stratégique et géopolitique, le retour du Maroc dans l'UA signifierait l'union de la voix marocaine à celle du continent - de plus en plus forte sur le paysage mondial. En effet, le développement économique de l'Afrique, sa représentation importante dans la population mondiale, ainsi que les enjeux écologiques qui s'y jouent ne permettent plus de justifier une sous-représentation dans les instances internationales, qu'elles soient économiques (FMI, Banque Mondiale, Bourse de Chicago...) ou politiques (ONU).

De façon générale, le rééquilibrage d'une gouvernance plus juste en faveur des pays en voie de développement est déjà en marche: la Banque Asiatique de Développement, par exemple, prétend prendre le contrepied du rôle jusque-là dominant de la Banque Mondiale. Dans cette gouvernance mondiale désormais organisée par pôles, le Maroc trouvera toujours plus d'intérêt à exprimer et défendre ses intérêts par une union de 55 pays, plutôt que seul. L'Afrique - le Maroc y compris - représentant le pôle majeur de croissance économique et démographique mondial, nous n'imaginons pas notre pays rester à l'écart d'une telle représentation.

LIRE AUSSI:
Close
Ces Marocains à la conquête de l'Afrique
sur
Partager
Tweeter
PUBLICITÉ
Partager
fermer
Image affichée