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Se sentir coupable

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Un film algérien récent, En attendant les hirondelles, a non seulement reçu des honneurs officiels, la sélection "Un certain regard" à Cannes en cette année 2017, mais encore bénéficie d'un accueil public très favorable : pour le dire vite, on y voit, à juste titre, l'indice qu'un "nouveau" cinéma algérien est en train d'émerger, grâce à des réalisateurs tout juste quarantenaires, comme l'auteur de celui-ci, Karim Moussaoui.

Sans recenser tous les aspects de la nouveauté qu'on peut trouver dans un tel film, on pourrait dire qu'il ne s'agit pas d'inventions à proprement parler (en est-il qui soient encore possibles ?) mais plutôt de redécouvertes de thèmes universels, au sein d'un cinéma algérien dont l'action et les personnages sont effectivement situés dans l'Algérie d'aujourd'hui. Il ne s'agit en aucune façon de s'éloigner de problématiques algériennes contemporaines, mais de faire sentir comment et combien elles en rejoignent d'autres, très semblables, qui hantent ou ont hanté déjà la conscience humaine à d'autres propos et dans d'autres lieux.

Pour ne prendre qu'un exemple, très frappant et dont il ne semble pas qu'on ait parlé, le film de Karim Moussaoui montre l'importance que peut prendre, chez certains de ses personnages, le sentiment de culpabilité. Sur les trois épisodes bien distincts qui composent ce film, deux sont construits, et le troisième surtout, autour du fait que le personnage principal (dans les deux cas, il s'agit d'un homme d'âge mûr) se sent coupable de ce qu'il a fait ou plutôt de ce qu'il n'a pas fait et qu'il aurait dû faire.

Dans le premier épisode, un riche entrepreneur, dont la vie familiale n'est pas simple, se trouve être témoin d'une agression violente, dont il croit la victime morte ou gravement blessée. La scène se passe de nuit et les agresseurs ne savent pas qu'ils ont été vus car le témoin involontaire s'est bien gardé de se montrer ou d'intervenir, craignant évidemment pour sa propre vie. Et sans doute par honte de sa propre lâcheté, il n'a pas non plus prévenu la police ni pendant le crime ni après coup. Il avoue les faits à son ancienne épouse mais il est clair que cet aveu ne suffira pas à lui rendre la tranquillité.

On comprend d'ailleurs que de tranquillité il n'en avait guère déjà auparavant, tiraillé, incertain, et soumis à diverses sortes de pression. La lâcheté qu'il a commise en gardant le silence est sans doute vécue par lui comme le symbole et l'aboutissement d'un certain nombre d'autres, moins visibles mais n'en pesant pas moins sur sa vie, de manière à en faire un homme entravé, profondément mal à l'aise, alors que, comme on dit, il aurait tout pour être heureux.

Dans le troisième épisode il s'agit aussi d'un homme coupable de lâcheté mais dans un passé déjà lointain puisque les faits remontent à une dizaine d'années auparavant. C'était pendant la tristement célèbre décennie noire, cet homme qui est médecin a été enlevé par des terroristes qui avaient besoin de lui pour soigner leurs blessés, et dans ces circonstances il les a vus violer une jeune femme, sans faire la moindre tentative pour les en empêcher (mais l'aurait-il pu de toute façon ?) Cependant et très inconsciemment, il porte en lui les séquelles de cette lâcheté qui explique peut-être pourquoi il a du mal à vivre et à s'imposer.

Or une autre n'a pas oublié les faits, c'est la femme violée ; elle aussi a gardé les séquelles de cet horrible épisode, sous la forme d'un enfant, qui ne porte le nom d'aucun père vu les circonstances de sa naissance et qui de plus est incapable, alors qu'il a une dizaine d'années, de s'exprimer autrement que par des cris, pitoyables évidemment.

Cette femme s'est mise en tête de retrouver le médecin, qui de plus est neurologue, ce qui lui permettrait peut-être de soigner son enfant, mais dont elle attend surtout qu'il le prenne le garçon en charge et qu'il lui donne son nom. Par quel instinct a-t-elle deviné qu'elle pourrait agir sur ce médecin rendu vulnérable par la culpabilité ? En tout cas elle ne s'est pas trompée puisque finalement on croit comprendre qu'elle est arrivée à ses fins : l'homme qui a d'abord protesté et s'est défendu contre la volonté obstinée de la femme violée revient pourtant de lui-même s'occuper du garçon, comme s'il était poussé par la force irrépressible de sa culpabilité ancienne mais ineffaçable.

Sur le thème de la culpabilité ineffaçable, toute une littérature a creusé son sillon, et l'on reconnaîtra que les auteurs qui s'en inspirent sont parmi les plus forts qui soient--Camus et Dostoïevski pour ne citer que ces deux-là. Le texte de Camus consacré à ce thème est assez tardif (1956), c'est le court récit intitulé La Chute dont Salah Guemriche s'est d'ailleurs inspiré pour son Aujourd'hui, Meursault est mort. Le personnage bizarre qui en est le narrateur, Jean-Baptiste Clamence fait l'aveu à son interlocuteur (sans doute imaginaire) de la lâcheté qu'il a commise en laissant une jeune fille se noyer dans la Seine à Paris, sans rien faire pour tenter de la sauver, alors même que la malheureuse emportée par les flots s'était mise à pousser des cris...

Le lecteur comprend que le côté un peu délirant, volontiers cynique et aussi masochiste, de Clamence, provient de ce souvenir obsédant dont il sait bien qu'il ne pourra jamais se débarrasser: "Je compris alors, sans révolte, comme on se résigne à une idée dont on connaît depuis longtemps la vérité, que ce cri qui, des années auparavant, avait retenti sur la Seine, derrière moi, n'avait pas cessé (...) "

Mais Camus lui-même doit ce thème terrible et obsédant à celui qui est peut-être son plus grand Maître, le romancier russe Dostoïevski qui le développe dans chacun de ses romans, de Crime et châtiment (1866) aux Frères Karamazov (1880). Il est clair que l'origine en est dans le sentiment très fort de culpabilité éprouvé par l'auteur lui-même, lui qui écrivait par exemple, après sa condamnation au bagne pour complot politique: "J'étais coupable, j'en ai pleine conscience... J'ai été condamné légalement et en bonne justice... Ma longue expérience, pénible, douloureuse, m'a rendu ma lucidité... C'est ma croix, je l'ai méritée... Le bagne m'a beaucoup pris et beaucoup inculqué."

Pour en revenir aux Algériens, il est possible qu'ils soient très sensibles à des sentiments tels que le remords et la honte, mais on sait bien que les sentiments les plus forts, parce qu'ils sont dérangeants, sont aussi les plus refoulés.

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