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Réflexion sur des jeunes documentaristes algériens

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HASSAN FERHANI
Capture d'écran
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Il se trouve qu'en ces premiers mois de l'année 2017, on a pu voir coup sur coup, de la part de jeunes réalisateurs algériens, deux documentaires ou supposés tels, "Un rond point dans ma tête" de Hassan Ferhani et "Samir dans la poussière" de Mohamed Ouzine. Leurs points communs incitent à la réflexion, celle-ci portant pour commencer sur la catégorie à laquelle appartiennent ces deux œuvres cinématographiques : est-ce bien de documentaires qu'il s'agit, et pourquoi y aurait-il des raisons d'en douter ou de souhaiter améliorer cette définition ?

L'aspect documentaire vient de ce que les personnages et les lieux appartiennent au monde réel, il n'y en a point qui soient inventés ou fictifs. Hassan Ferhani a vraiment tourné dans les abattoirs d'Alger, considérés comme un véritable huis-clos, habité par les gens qui y travaillent ou qui pour des raisons diverses ont choisi d'être là. Et Mohamed Ouzine a filmé lui aussi, au plus proche de sa vérité quotidienne, le garçon appelé Samir qui n'est autre que son propre neveu, fils de sa sœur, ayant redécouvert aux funérailles de son père cette famille dont il était séparé depuis longtemps par son départ en France. Samir fait de la contrebande d'essence à la frontière entre l'Algérie et le Maroc, métier banal dans cette région, du moins à l'époque car l'hostilité violente entre les deux pays le rend peut-être difficile aujourd'hui.

Qu'il s'agisse d'un lieu très urbain ou au contraire d'une campagne presque déserte, le paysage ou l'environnement constituent un décor très présent, et il semble bien qu'un des buts des réalisateurs ait été de les faire connaître, jugeant qu'ils en valent largement la peine mais que pour autant on ne les montre pas et on n'en parle jamais. D'ailleurs Samir, le neveu de Mohamed Ouzine, fait remarquer à son oncle que son choix de ce sujet et de ce lieu est vraiment étonnant voire discutable, alors que tant d'autres mériteraient davantage selon lui d'être filmés.

Peut-être qu'en effet, comme pour les abattoirs d'Alger, on n'a pas l'habitude, en tant que spectateurs, de voir ce qui nous est montré, mais c'est justement ce qui fait l'intérêt des deux films, leur originalité, révélant la curiosité d'esprit des réalisateurs et leur volonté de sortir des sentiers battus.

Ce qu'ils font plus encore à l'intérieur même de leur sujet, où ce qui les intéresse n'est pas ce qu'on aurait cru d'abord, au point qu'on en ressort véritablement surpris, pensif, et bien persuadé que ces œuvres-là méritent l'attention. Car si documents il y a, ils ne s'en tiennent pas à la surface et à la description, et c'est pour d'autres de leurs aspects qu'on est prêts à les regarder comme on le ferait pour des œuvres de fiction, en s'interrogeant sur le caractère des personnages, leurs motivations, leur singularités. Par chance, ils sont loin d'être mutiques et il suffit de les écouter attentivement, comme l'ont fait les réalisateurs.

"Dans ma tête un rond point" est plus riche de personnages, qui sont tous atypiques et singuliers, mais le film tourne principalement autour de deux d'entre eux, l'un surtout, jeune homme qui, dans un environnement tout à fait différent, présente beaucoup de points communs avec Samir le contrebandier. Et c'est cette ressemblance dans la différence qui donne à penser.

S'attendrait-on à ce qu'un documentaire sur les abattoirs d'Alger commence par un dialogue sur l'amour, comme dans le Phèdre de Platon ? Sûrement pas, et pourtant, c'est bien de cela qu'il s'agit. Jusqu'où peut-on aller par amour, en quoi consiste le caractère incomparable des émotions qu'il suscite, ce n'est que le début d'une interrogation essentielle qui est l'un des fils conducteurs de Dans ma tête un rond point ; le plus étonnant est qu'on s'y habitue très bien et que si l'on ose dire familièrement on en redemande. Samir lui aussi dit clairement à quel point il voudrait trouver une femme, fonder une famille, mais pour lui aussi, quoique pour d'autres raisons, le projet n'est pas facile à réaliser.

En rapport avec cette difficulté mais pas seulement les jeunes gens qu'on nous montre passent par des moments de grande dépression, ce qui chez Samir se voit physiquement : il est abattu, prostré et l'on voit souvent une angoisse douloureuse dans ses yeux. La tentation suicidaire n'est pas loin, elle va même jusqu'à s'exprimer directement, à certains moments d'une alternance cyclothymique.

On est amené à penser que ces garçons sont des frères jumeaux d'autres qu'on a connu en Europe deux siècles auparavant, à l'époque qu'on appelle historiquement le romantisme. Et il n'y a rien d'étonnant à cela, les mêmes causes produisant les mêmes effets : grande difficulté à vivre une aventure amoureuse ouverte sur l'avenir, manque d'argent entraînant l'impuissance et le confinement, sentiment de vivre en dehors de la société comme lieu d'intégration, impression douloureuse de solitude, qu'elle soit justifiée ou pas.

Faut-il dramatiser le fait, incontestable, que ces garçons ne vont pas très bien ? Puisque c'est eux qui le disent on est bien obligé de les croire, mais peut-être faut-il aussi, comme on dit, faire la part des choses : ils ont des métiers, gagnent suffisamment leur vie pour satisfaire leurs besoins élémentaires, et même un peu plus (Samir possède un assez beau bateau), objectivement ils ne sont pas seuls même s'ils ont l'impression de l'être. Mais avec tout cela, qui n'est pas rien, ils ont envie de dire haut et fort que quelque chose ne va pas.

Comme on disait aux USA, dans les années 50 du siècle dernier, "Rebel Without a Cause ": la crise morale que traversent les jeunes gens n'est sûrement pas à prendre à la légère, d'autant qu'elle est facilement récupérable et exploitable par toutes les forces d'abrutissement, idéologies pernicieuses, pseudo-loisirs grossiers et violents. Mais on voit mal comment pourrait, de l'extérieur, se résoudre l'angoisse (inévitable) d'avoir à devenir un homme : rude tâche que cette émancipation de soi par soi. On comprend que comme le cheval l'humain aussi bronche devant l'obstacle, mais le pire n'est jamais sûr : broncher n'est pas tomber.

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