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Pasolini et la disparition des lucioles

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PIER PAOLO PASOLINI
Pacific Press via Getty Images
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"Au début des années 60, à cause de la pollution atmosphérique et surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l'eau (fleuves d'azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n'y avait plus de lucioles".  Tel est le constat que fait le penseur politique et néanmoins poète italien Pasolini dans ses Ecrits corsaires (1975).

Les lucioles sont des insectes de la famille des coléoptères, qui produisent une lumière verdâtre. Leurs larves sont appelées vers luisants. On constate en effet que, comme le dit Pasolini, cette espèce est en grande régression.

La métaphore pasolinienne des lucioles est citée par un professeur de psychopathologie et psychanalyste, Roland Gori, dans un livre de 2017, Un monde sans esprit. Sous ce titre il essaie d'expliquer, entre autres, cette apparente énigme sur laquelle on se penche beaucoup en Occident, à savoir ce qui pourrait bien être l'origine ou la cause du terrorisme. Mais contrairement à une simplification très répandue, il n'en a pas une vision unilinéaire qui consisterait à dire que c'est une force du Mal contre laquelle devraient se liguer pour l'abattre les forces du bien. Face à ce phénomène redoutable et angoissant, il se livre à une analyse de l'absence d'esprit ou de spiritualité qui est selon lui la caractéristique des sociétés néolibérales, genre dominant dans le monde politique d'aujourd'hui.

Puisque nous avons commencé par la disparition des lucioles, nous pouvons tenter d'expliquer ce qui est à la fois une métaphore et un fait bien réel. Toute lumière qui disparaît est une perte attristante, tout appauvrissement du monde naturel est le signe qu'il est menacé parce que nous lui faisons subir des traitements mortifères (il s'agit ici de pollutions en tout genre, dont fait partie l'excès de lumière, néfaste pour les lucioles).

Cependant Pasolini nous conduit forcément à une pensée politique qui va au-delà des mises en garde formulées par l'écologie. Et tout le livre de Roland Gori explore les liens entre un monde sans esprit, c'est-à-dire un monde purement technicien, et l'apparition de "monstres" mot à prendre à son sens premier, désignant une anomalie (comme le terrorisme) qui en théorie ne devrait pas exister. Et si pourtant elle existe, nous devons avant toute chose nous demander pourquoi.

La pensée de Pasolini est une dénonciation aussi violente que consternée d'une certaine modernité. Pour parler du monde ancien, que nous pourrions appeler comme lui le temps des lucioles, il évoque les valeurs traditionnelles du vieil univers paysan et "paléo-capitaliste", celui qu'il a connu dans son cher Frioul--il s'agit d'une région proche de la Vénétie qui a été celtique avant d'être romaine et possédait encore son propre idiome au moment où Pasolini naquit à Bologne en 1922.

Cette vieille terre paysanne qui était le pays de sa mère est toujours restée pour lui l'image de ce que l'Italie était avant, un avant évidemment évoqué avec nostalgie, alors même que Pasolini était à tous égards à l'opposé d'un esprit réactionnaire mais au contraire d'extrême gauche et dans un rapport de grande proximité avec le parti communiste (auquel il avait adhéré en 1947).

Pour Pasolini ce monde ancien était ce qu'il appelle un "clérico-fascisme", car l'église catholique y jouait un grand rôle, mais nous avons désormais affaire à un autre fascisme, qu'il appelle "le fascisme de consommation". Et dans ce même esprit, qui consiste à dénoncer un nouveau pouvoir encore pire que l'ancien, il le définit comme un techno-fascisme, voulant dire par là que la technique et l'économie prétendent y assurer à elles seules le progrès de l'humanité --sans le moindre souci d'assurer aux hommes autre chose que la satisfaction de leurs besoins matériels ; et sans leur proposer ni leur donner une chance de trouver ou de conserver cette autre chose qu'ils avaient connue avant que le néolibéralisme n'impose ses normes de vie.

Cette imposition proclamée démocratique ne laisse d'autre issue que le conformisme ou bien alors la forme de révolte particulièrement monstrueuse qu'est le terrorisme.

Le conformisme néolibéral est insidieux parce qu'il est très difficile de s'opposer à lui sans avoir l'air d'un laudateur plus ou moins sénile du "bon vieux temps". Ce discours est sans intérêt en ce sens qu'il est de toutes les époques, puisqu'il y a toujours eu quand on avance en âge le regret du temps où l'on était jeune, beau et séduisant !

A la fin de l'année 2017, un film du réalisateur marseillais Guédiguian, La Villa, nous a plongés dans ce mélange du meilleur et du pire qui compose le regret ordinaire du bon vieux temps. Ses trois personnages principaux, qui ont tous cessé d'être jeunes depuis déjà quelque temps, sont réunis dans la maison où leur vieux père, désormais très diminué, n'a plus qu'à attendre la fin de sa vie. Un seul des fils vit encore à demeure dans cet endroit, l'autre fils et la fille sont partis au loin depuis longtemps et devenus des citadins.

L'ambiance générale est plutôt déprimante, le lieu où le père avait construit sa "villa" dans une calanque proche de Marseille est toujours aussi admirablement beau mais il semble avoir perdu son âme, désormais abandonné par presque tous ses anciens habitants. Les calanques sont devenues le domaine des touristes, qui y apportent des sommes d'argent sans commune mesure avec le très mince profit dont se contentaient traditionnellement les pêcheurs locaux.

De ceux-ci ne restent plus guère de traces que leurs anciennes barques, plus ou moins délabrées. A l'exception d'un jeune garçon qui continue le métier à la manière ancienne. Le film de Guédiguian est d'une intéressante ambiguïté car il montre avec beaucoup de mélancolie la fin d'un mode de vie aussi simple qu'harmonieux, mais il rejette sans ambages tout discours réactionnaire et raciste pour commenter cette évolution. Cela pourrait bien être le grand problème de notre temps que de définir une forme moderne et progressiste d'attachement au passé !

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