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Mépris, déception, rejet

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MAMMERI
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S'il y a bien une accusation qu'on ne peut pas porter contre les écrivains algériens contemporains, ce serait la complaisance à l'égard de leur Etat ou gouvernement. La grande majorité d'entre eux est d'une sévérité implacable quand il s'agit d'évoquer la manière dont les choses se passent dans leur société. Ils accusent, dénoncent, vitupèrent, évidemment pas pour le plaisir mais parce qu'ils n'ont que trop matière à cela.

On ne peut leur reprocher une attitude qui est toute à leur honneur, non sans se souvenir pourtant d'un très remarquable propos tenu par l'écrivain Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe. C'est un homme qui a beaucoup vu, l'Ancien Régime (1789), la Révolution, l'Empire et les tentatives de Restauration qui ont suivi. De quoi perdre toute admiration pour les humains et notamment les politiques !

Toutefois, leur dit Chateaubriand, c'est une attitude dont il ne faut pas abuser et voici pourquoi: "Il y a des temps où on ne doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux" ! C'est évidemment très drôle parce qu'on se doute bien que par ailleurs ces "nécessiteux" ne le sont pas au sens où ils seraient matériellement dans le besoin, ils sont au contraire des plus riches puisque des plus corrompus ! Et c'est l'occasion de remarquer que les individus méprisables ne sont pas l'apanage de l'Algérie contemporaine, ils n'ont jamais manqué ni en d'autres temps ni en d'autres lieux !

Rappelons quelques formules qui ont servi à exprimer le mécontentement des citoyens de base obligés de subir exactions et corruption. En 1868 le journaliste satirique Henri Rochefort écrivait dans La Lanterne: "La France, dit l'Almanach impérial, contient trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement".

Et beaucoup plus près de nous (1954), Pierre Daninos a écrit à propos de la France, dans Les
Carnets du Major Thomson : "La France est divisée en quarante-trois millions de Français. La France est le seul pays du monde où, si vous ajoutez dix citoyens à dix autres, vous ne faites pas une addition, mais vingt divisions".

Tout porte à croire que beaucoup d'Algériens seraient prêts à reconnaître leur propre pays dans cette dernière phrase !

Cependant s'il est juste de constater que les sujets de mécontentement ne manquent jamais, l'insatisfaction, colérique ou chagrine, prend des formes différentes selon les moments historiques, surtout dans un pays où l'histoire va vite et même très vite, comme c'est le cas en Algérie.

Et personne ne peut avoir envie de rire lorsqu'on lit ce qu'il en était à l'époque encore coloniale, par exemple lorsque l'écrivain Mouloud Mammeri évoque dans son deuxième roman largement autobiographique,  Le Sommeil du Juste (1955), l'amertume et le dépit qui s'emparent de son héros Arezki à la fin de la Deuxième Guerre mondiale : "Au terme de ce bref rappel de souvenirs qu'il n'est même pas en mon pouvoir d'oublier, j'ai la désagréable impression d'avoir été... comment dirais-je, mystifié.(...) Il me semble avoir été lâché dans la jungle, sans dents pour mordre, sans armes, pis, gêné d'intelligence, encombré d'innocence et de scrupules, quelque chose comme la victime rêvée, l'agneau du sacrifice". 

Arezki s'est engagé volontairement dans l'armée française et il a été un héros --au sens héroïque du mot-- ce qui fait qu'un peu naïvement, comme il le comprend plus tard, il a vraiment cru que cela lui vaudrait d'être considéré au même titre que les Français de souche qui ont été ses camarades de combat. Or comme on le sait maintenant par nombre de témoignages, il n'en a pas été ainsi, c'est le contraire qui s'est produit. Il y a eu après la guerre un retour à l'ordre antérieur, l'ordre hiérarchique fondé sur la division raciste de la société coloniale en deux catégories inégales par nature et définition. Les historiens pensent que cet énorme "sujet de mécontentement" (c'est peu de le dire) est une des causes des terribles événements de mai 1945.

Arezki constate qu'il a été "mystifié" parce qu'il a cru que lui-même et les siens pourraient échapper à leur statut de victimes sacrifiées, et ce mot "mystifié" fait beaucoup penser à celui qu'emploie Simone de Beauvoir pour parler de ses espoirs déçus, croyance naïve que les féministes comme elle allaient venir à bout du préjugé sexiste comparable au préjugé raciste dont parle Mouloud Mammeri. Elle écrit à la dernière ligne de La Force des choses (1963), son livre bilan, cette formule devenue célèbre sinon vraiment comprise : "Je mesure combien j'ai été flouée".

"Flouée" comme "mystifié" sont des mots qui disent un dépit et une douleur, éprouvés par des gens qui ont cru à une cause et se sont battus pour elle jusqu'au au moment où ils prennent conscience de la terrible vérité. Mouloud Mammeri comme Simone de Beauvoir ont appartenu à des générations qu'on peut dire en effet sacrifiées, faute d'avoir pu profiter dans leur vie personnelle d'un aboutissement satisfaisant de leur combat.

La lucidité du premier est un de ses traits les plus connus, il n'était pas homme à se raconter des histoires gratifiantes pour tenter de masquer les trop évidents "sujets de mécontentement", et surtout pas lorsqu'il était témoin de tentatives pour travestir officiellement les échecs en succès.

Pour revenir au début de ces propos (consacré au mépris) Mammeri, après une première partie de sa vie où il a ressenti l'amertume de s'être laissé mystifier, a certainement méprisé un certain nombre d'individus dans la période suivante, après 1962. Pour autant, on ne saurait dire qu'il en ait abusé, du fait que son attitude, très rare à l'époque, s'opposait à un très large consensus d'auto-satisfaction. Il était bien seul à refuser d'y participer et le moins qu'on puisse dire est qu'il lui a fallu payer très cher son respect de la vérité, qui comportait aussi, pour finir sur ce mot, l'affirmation du droit au mépris.

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