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Martinez Mammeri, même combat

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MAMMERIMARTINEZ
Capture d'écran / WIkimedia commons
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En avril 2017, les auto-éditions de Denis Martinez, "La fenêtre du vent", ont consacré leur numéro 4 à Mouloud Mammeri. Anniversaire oblige, le grand écrivain est né en 1917, et l'année en cours ne manquera pas de le célébrer, ce qui n'est que justice, et permettra peut-être de mieux comprendre l'originalité de son génie. Chacun le fera à sa manière, celle de Denis Martinez consiste en graphismes, et il y en a deux qui ne peuvent manquer de retenir l'attention dans ce récent numéro, parce qu'ils sont à la fois beaux et intelligents.

La manière dont ils rendent hommage à Mammeri consiste à mettre les possibilités du graphisme au service d'un auteur particulièrement subtil, en même temps qu'élégant et discret. La discrétion se voit au fait que Martinez a évité toute débauche de couleurs : l'un des graphismes joue sur l'effet d'un vert amande très doux mélangé de blanc, couleurs assez claires, pas vraiment méditerranéennes au sens qu'on donne banalement à ce mot.

L'autre, évitant encore plus tout éclat est en fait une photo dans des tons de brun-beige et de blanc. Et sur chacun des deux il y a d'une part un portrait de Mammeri, d'autre part un texte de lui, l'un et l'autre en noir et blanc. Pas de fioriture donc, mais en revanche une sorte de soin méticuleux apporté à l'image, qui donne à comprendre que l'hommage de l'artiste consiste précisément dans cette qualité et dans ce soin.

Ce qui frappe à la réflexion est l'accord profond entre la pensée de Mammeri, sa manière de ressentir et d'écrire et le type de graphisme auquel a recours Denis Martinez pour en rendre compte. Des deux côtés la minutie est extrême, tout semble être dans les détails qu'on ne se lasse pas de découvrir, mais en même temps, les lignes générales sont clairement indiquées, pourvues d'une évidente signification ; et contrairement à ce qu'on pourrait croire, le texte emprunté à Mammeri (tiré d'un entretien de l'écrivain avec Tahar Djaout), dont le sens est tout à fait explicite, ne l'est pourtant pas plus que celui des images, qui disent la même chose mais autrement, c'est-à-dire avec un autre support.

Encore faut-il ajouter tout de suite : avec un autre support mais traité de la même manière, en sorte qu'il y a une harmonie remarquable entre graphisme, texte et portrait : c'est évidemment la raison pour laquelle on éprouve à ce point le sentiment d'une grande réussite--et non d'une œuvre mineure, comme il peut arriver pour telle ou telle illustration, si plaisante qu'elle soit.

Globalement, on pourrait dire de cette manière commune aux trois supports qu'elle est analytique, en ce sens qu'elle traque le détail signifiant et ne laisse rien passer de ce qui contribue à l'exactitude, une des conditions de la vérité.

Commençons par la photographie, qui montrent les puissantes racines d'un arbre (ce pourrait être un chêne) jusqu'au moment où elles convergent pour en former le tronc. L'arbre est très puissant, les racines ne sont pas enfouies, elles sont hors sol, du moins pour tout ce qu'on en voit, qui est considérable. Et elles constituent ce que Mammeri, dans le texte transcrit par Martinez, appelle un éventail, jamais trop ouvert, si largement qu'il le soit. Entre le réseau des racines, il y a de la terre, de l'herbe, des fleurs, des débris variés, ce qu'on pourrait appeler une vie organique minuscule, dont on peut en effet analyser le détail illimité mais non sans être guidé avec force par le mouvement montant des racines vers le tronc.

Il se pourrait que l'autre graphisme, en vert amande et blanc, qui lui n'est pas une photographie mais une composition, poursuive vers le haut l'image dont les racines seraient la partie basse. On croit en effet distinguer le haut d'un tronc mais bientôt il s'écarte en un autre éventail, aérien celui-là et formé par le dessin de multiples branches se dirigeant, un peu capricieusement mais sûrement, vers le haut. Entre le réseau des branches, ce qui forme cette fois une sorte de remplissage très complexe, multiple et remplissant tout l'espace, n'est plus de l'ordre de la nature ("la vie organique") mais de la culture, puisqu'il s'agit d'un fourmillement de dessins que les habitués de l'œuvre de Martinez reconnaîtront, signes divers inspirés de la culture qu'on disait jadis berbère, et recueillis, s'agissant de l'Algérie, aussi bien en pays kabyle que chez les Touaregs ; le tout repris, évidemment, par la créativité et l'invention de l'artiste.

On comprend par là que l'ouverture de l'arbre vers le haut ne laisse rien perdre de cet héritage qui vient du fond des temps mais qu'on pourrait aussi bien dire hors d'âge puisqu'il fait partie de l'Algérie au présent.

Ce que Martinez exprimait déjà de très belle manière, dès les premières années de l'indépendance, à propos de son groupe Aouchem :

Aouchem est né il y a des millénaires, sur les parois d'une grotte du Tassili. Il a poursuivi son existence jusqu'à nos jours tantôt secrètement tantôt ouvertement, en fonction des fluctuations de l'Histoire (...)

Dans l'élévation de l'arbre vers le haut et dans son ouverture la plus large qui soit, ce tissu de signes très imbriqués les uns dans les autres n'a en lui-même pas de direction particulière et ne cherche pas à en avoir, il jouit d'une sorte d'omniprésence dont on peut penser qu'elle permet de subtiles variations, puisqu'on retrouve les signes qui le composent, de manière moins diffuse et plus encadrée, dans le portrait de Mouloud Mammeri qui se trouve sur la même page. La tête de l'artiste apparaît dans un double carré fait de signes en noir et blanc, très précis, très dessinés, dessins tout à fait abstraits et pourtant d'une étonnante vitalité, au point que par une malice de l'artiste ils semblent vouloir pénétrer dans la tête de l'écrivain berbériste pour signifier à quel point ils y sont présents !

Nul souci à se faire cependant, rien ne peut entamer un tel homme ni diminuer son intensité. Même les lunettes ne font que rendre plus saisissante la vivacité du regard, sa manière inimitable d'accrocher celui de ses interlocuteurs en face de lui. La hauteur du front est remarquable sous les cheveux blancs et drus, et comme on dit parfois que la pensée crée l'organe, on pourrait dire que chez l'intellectuel qu'il est, la pensée crée le front (ne parle-t-on pas à l'inverse de la bêtise au front bas !) Le bas du visage indique qu'il s'agit d'un homme déjà âgé mais la pensée n'a pas d'âge, non plus que la vigilance de l'esprit.

Ce qui se lit dans le regard de Mammeri est une lucidité peut-être légèrement ironique, qui en tout cas interroge, s'étonne ou feint de s'étonner. L'intellectuel n'est pas là pour "sécuriser" comme il dit dans le texte de son entretien avec Tahar Djaout. Ses certitudes, car il en a, ne sont pas de celles qui enferment, il nous parle au contraire d'un monde ouvert à la fois par le bas (les "débuts de l'histoire") et par le haut ("le jour inévitablement viendra").

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