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Les rencontres de Sidi Madani

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Les rencontres de Sidi Madani, qui ont eu lieu au début de l'année 1948, réapparaissent périodiquement dans les rappels historiques de ce que fut la vie culturelle en Algérie pendant les dernières décennies de la période coloniale. Récemment on les évoque le plus souvent soit à propos de Jean Sénac soit à propos de Mohammed Dib qui l'un et l'autre y ont participé.

Et comme il se trouve que, pour ce qui les concerne, elles ont été un événement heureux, ce serait dommage de le passer sous silence quand l'occasion est donnée d'en reparler même brièvement.

Ces rencontres apparaissent, assorties du titre ou sous-titre Projet culturel et enjeux politiques, dans un recueil d'articles récemment paru aux éditions Chihab d'Alger : Défis démocratiques et affirmation nationale. Plutôt que d'entrer dans la problématique générale indiquée par ce titre, puisqu'elle s'y trouve fort bien et suffisamment traitée, on peut réfléchir, à partir de l'événement que représentent ces trois mois (janvier à mars 1948), sur les particularités de la vie culturelle, qui la distinguent de la vie politique par exemple.

Comment résumer dans cette perspective ce que furent les rencontres de Sidi Madani en tant qu'événement ? Une tentative certes, ou une initiative en tout cas, de faire venir en un lieu d'Algérie ( mieux vaudrait dire de l'Algérois car Sidi Madani est un lieu proche de Blida) des écrivains, philosophes et artistes franco-français, si possible de grand renom, pour leur faire découvrir les beautés, richesses et talents de cet outre-mer le plus proche, mais que sans doute ils mésestimaient.

L'initiative vient de ceux qui étaient désignés à l'époque par le nom d'Algériens--entendre par là les Européens, principalement français, installés en Algérie. Leur idée était de se faire connaître et reconnaître par le milieu culturel et surtout littéraire franco-français, au lieu d'être plus ou moins implicitement mais non moins sûrement, considérés comme de pâles épigones de leurs homologues métropolitains, et encore dans le meilleur des cas.

Au lieu de continuer à se laisser folkloriser par ces éminents confrères, ne fallait-il pas tenter de leur montrer que la culture en Algérie avait atteint un niveau et une qualité dignes d'être considérés comme les signes d'une autonomie ? Ni assimilée, ni remorquée et parfois moquée, la culture des Algériens veut désormais être jugée à sa juste valeur, comme une création originale.


Fort heureusement cette arrière-pensée, au lieu de se traduire comme il arrive parfois par quelque forme d'agressivité, a donné lieu, dans le cas des préparatifs à ces rencontres, à une volonté d'accueil et d'échange--à défaut d'être véritablement une entreprise de séduction tant les moyens dont disposait le Centre éducatif de Madani était modestes : impossible de gâter les invités ni des les "chouchouter" comme on fait de nos jours dans ce genre de circonstance, sans parler des difficultés propres à l'après-guerre, par exemple l'absence d'essence pour aller faire des promenades ici ou là en véhicules motorisés.

Les organisateurs, en raison même des intentions qu'on vient d'évoquer, avaient eu à cœur que des Algéro-Algériens (en prenant cette fois ce dernier mot à son sens actuel) constituent un autre groupe d'invités et fassent partie de la diversité, voire de l'authenticité qu'il s'agissait de mettre en valeur. Dans l'article intitulé "Projet culturel et enjeux politiques", on trouve une excellente présentation des gens qui constituaient ce groupe (dans la mesure en tout cas où on a sur eux des informations suffisantes pour en parler).

Ces informations sont précieuses, reste que pour la majorité de ceux qui ont entendu parler des Rencontres de Sidi Madani sans vraiment s'y arrêter, les deux noms qui viennent à l'esprit sont ceux qu'on a déjà cités, celui de Mohammed Dib et celui de Jean Sénac.

Le premier était encore un jeune écrivain puisque né en 1920 mais déjà susceptible d'attirer l'attention et les éloges ; le second un peu plus jeune puisque né en 1926 était tout autant fasciné par le monde de la littérature et de l'art, en sorte qu'il a vécu l'événement comme une chance inouïe et inespérée.

En tout arbitraire assumé, c'est à ces deux-là qu'on a envie de penser, d'autant que le premier surtout, Mohamed Dib, avec beaucoup d'élégance, n'a pas tari d'éloge sur l'initiative dont il avait bénéficié et de gratitude pour ceux qui l'avaient invité. Et il est vrai qu'à moyen terme, les rencontres de Sidi Madani se sont révélées être pour lui une excellente introduction dans le métier d'écrivain. Jean Sénac lui aussi se souviendra de ces rencontres quand il partira (en 1950-1952 puis à partir de 1954) à Paris pour y confirmer sa vocation poétique. Mais surtout, et pour montrer toute l'importance de ce bref épisode historique, rappelons-nous que ce fut le lieu de la première rencontre entre Sénac et Camus !

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On se prend à penser que le monde culturel, parce qu'il est celui d'êtres qui vivent beaucoup par l'affectivité et l'imagination, doit sans doute plus qu'on ne croit à des impondérables, ou à des événements dont l'importance pourrait paraître minime. Rares sont les écrivains pour qui il n'y a pas eu comme cause et origine de leur vocation, une rencontre au sens fort, celui que prend justement ce mot à propos de ce qui s'est passé, pendant trois mois de l'hiver 1947-1948, sur l'éperon rocheux et glacial de Sidi Madani.

La chaleur humaine l'a emporté de loin sur la froideur de la saison et du climat. En de telles circonstances se révèle la force de l'esprit et de l'amitié. Le devenir de l'histoire en marche n'est sans doute pas changé pour autant mais peut-être que la face du monde (pour employer un terme volontairement vague) l'est au moins un peu. Ce peu transite par le destin des écrivains, il est fragile comme une aile de papillon mais on sait que le battement de celle-ci peut provoquer des ondes aux effets illimités.

C'est justement ce que les scientifiques appellent de ce beau nom : l'effet papillon. On n'organisera jamais assez de rencontres, puisque la preuve est faite qu'elles ont pour vertu principale d'échapper aux intentions de leurs organisateurs. Vive Sidi Madani quoi qu'il en soit ; cette lecture de l'événement est certes optimiste, mais pour une fois qu'elle nous en est donnée, ne laissons surtout pas passer l'occasion !

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