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Les écrivains algériens contemporains et l'Algérie coloniale (1e partie)

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LAMBERT
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Longtemps après l'indépendance, les écrivains algériens n'avaient manifestement pas envie de faire retour sur la période antérieure et sur l'Algérie coloniale. Et on les comprend ! L'ayant plus ou moins connue dans leur enfance, beaucoup aussi à travers les souvenirs forcément sinistres de leurs parents, ils vivaient sans réserve l'immense rejet qui a suivi 1962, et ils n'avaient pas envie de "faire dans la nuance" comme dit une expression familière-- d'autant que le nationalisme qui battait son plein en Algérie pendant les premières décennies de leur existence n'était pas fait pour les y inciter. Enfin délivrés de ce monde haïssable et qui leur avait fait tant de mal, ce n'était pas pour retourner y mettre, si l'on ose dire, leur nez d'écrivain.

Mais enfin les décennies passent, entraînant avec elle la violence des idéologies, et l'on peut compter sur la littérature pour que s'exprime la curiosité à l'égard d'un passé aussi proche qu'occulté. De cette vision, prudente, comme distanciée, on peut prendre deux exemples, parce qu'ils sont très différents mais nous sont fournis par deux bons écrivains, dont l'attitude, explicite ou non, est intéressante à analyser. Voyons successivement les réflexions qui nous sont suggérées par leurs récits et à quelque distance d'eux (d'autant que le second, dont il sera question la prochaine fois, celui de Yasmina Khadra, de 2008, est déjà un peu ancien).

Le premier exemple est celui qui nous vient d' Abdelkader Djemaï, dans son roman de 2016 : La vie (presque) vraie de l'Abbé Lambert. Ledit Abbé donne lieu à un récit (presque) historique du fait qu'il a réellement existé. La trame des événements est respectée par l'auteur mais ce qu'il s'emploie à donner encore davantage est une idée de l'ambiance de la ville d'Oran où l'histoire se passe pendant quelques années à partir de 1930.

Ce qu'on peut appeler la pleine époque coloniale (le fameux Centenaire !) même si les historiens considèrent assez justement que le déclin, en fait, était déjà amorcé. Le gros de l'affaire, qui semble assez farfelue mais pourtant vraie, est que l'Abbé se prétendant sourcier (mais peut-être, sans doute, l'était-il plus ou moins) a fait saliver les papilles des Oranais assoiffés en promettant de leur amener l'eau douce dont ils manquaient (et dont ils ont continué à manquer ensuite encore longtemps !)

Et voilà que ces braves gens, enamourés par leur supposé sauveur, n'hésitent pas à l'élire pour maire, sur des bases politiques dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles étaient fluctuantes, et n'ont jamais cessé de l'être-- ce filou d'Abbé, portant soutane et casque colonial comme principaux signes distinctifs, ayant été semble-t-il opportuniste avant tout.

Bon, un petit escroc plutôt minable, et qui a réussi son coup pendant quelque temps, voilà qui n'a rien d'extraordinaire, et qui nous parle surtout de son entourage, qu'on dira crédule pour ne pas employer de gros mots, ou plus largement encore de l'époque, sur laquelle Abdelkader Djemaï s'est bien renseigné.

L'auteur n'essaie pas de nous faire croire que son personnage était d'envergure ni remarquable d'intelligence et de talent, fût-ce dans le mal. Dieu merci pour les Oranais, c'était tout juste un fantoche qui aimait l'anisette et les femmes et qui ne dédaignait pas un peu de célébrité si l'occasion s'en présentait sans avoir à fournir trop d'efforts pour cela.

De la ville d'Oran, plus précisément à ce moment de l'histoire, tous ceux qui en ont entendu parler savent à quel point elle était grouillante de vie, très diverse dans son peuplement, ses pratiques et ses langues, et d'une sorte d'instabilité qui en faisait sans doute un lieu de prédilection pour un aventurier.

Malheureusement pour lui, Abdelkader Djemaï l'a connue plus tard et à un bien mauvais moment. D'origine oranaise, il est évidemment d'une génération beaucoup plus récente que l'Abbé, mais on se rend compte à la fin du livre que si l'on peut dire, ils se succèdent historiquement. En effet, il est question aux dernières lignes d'un certain Carmona qui se trouve être à la fois le fils d'un ami de l'Abbé et un chef important de l'OAS à Oran.

Or Djemaï a raconté plusieurs fois dans son œuvre et notamment dans Une ville en temps de guerre (2013) comment ce mouvement extrémiste a ravagé sa ville et l'a plongée dans la terreur alors que, né en 1948, il était encore un adolescent. Retournant au début des années 30 (l'Abbé Lambert est élu maire d'Oran en 1934), Djemaï fait complètement abstraction de ce qui a suivi et il essaie vraiment de retrouver ce qu'a pu être la ville en des temps qu'il n'a pas connus.

Ecrire de l'Algérie sans la projeter vers l'avant c'est-à-dire la guerre d'indépendance et la naissance de l'Etat-Nation, est une avancée considérable dans l'histoire récente de la littérature algérienne. De plus son sujet l'aide à trouver un ton légèrement badin et humoristique, sans dramatisation ni imprécation.

Dans la littérature il y a place pour tout et, grande découverte, on peut même parler de la période coloniale en Algérie sur le ton de la gaudriole. Allons, disons-le, il y avait dans tout ce beau monde une quantité non négligeable de parfaits crétins, plus ou moins qu'ailleurs on ne saurait dire mais enfin dans l'Oran de ces années-là, il semble que l'esprit ne volait pas bien haut, ou si l'on préfère, que le plafond était un peu bas. Djemaï ne le dit pas, mais le donne à penser, c'est la preuve de son talent.

En faisant choix d'un personnage "à ne pas prendre au sérieux", il suggère qu'on peut écrire un livre situé dans l'Algérie coloniale sans se donner pour but ultime de porter un jugement définitif et forcément sévère sur l'Histoire avec un grand H. Et si l'on essayait, semble-t-il dire, de s'y prendre autrement ?

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