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Les choix stupides

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ALEKTOUMI
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Il y a des choix stupides, au sens où il y a des paris stupides, la conséquence de cette stupidité étant qu'il faut absolument refuser les uns et les autres. On peut lire un bon exemple de choix stupide, concernant à la fois l'Algérie et la politique, qui se trouve dénoncé dans une récente pièce de théâtre de l'universitaire d'origine algérienne Alec Toumi. Il enseigne de longue date dans une université américaine et a choisi la forme théâtrale pour s'exprimer en tant qu'écrivain.

Sa dernière œuvre de ce genre, La Tempê(s)te (2017) est une reprise de la pièce que le grand Antillais Aimé Césaire avait lui-même tiré en 1969, sous le titre Une tempête, de La Tempête de Shakespeare. Bel exercice de variations qui nous incite à suivre les avatars d'un même thème au fil des changements historiques.

La pièce d'Aimé Césaire se situait en plein dans cette période que l'histoire de la littérature et des idées appelle le post-colonialisme: il s'agissait de relire une œuvre antérieure en montrant qu'elle reflète implicitement des rapports de type colonial et une mentalité propre à ce genre de situation.

Aimé Césaire reprend tous les personnages de Shakespeare mais leur assigne des caractéristiques dont celui-ci n'avait pas parlé. C'est ainsi qu'il fait de Prospéro, Européen naufragé sur une île lointaine avec sa fille, un Maître blanc qui entreprend de gérer à sa façon le destin des insulaires, Ariel devenant un mulâtre favorisé par le Blanc colonisateur, qui fait au contraire son esclave du Noir Caliban, oppressé et humilié. La pièce est convaincante mais presque trop car elle est très démonstrative, en d'autres temps on aurait parlé d'une pièce "à thèse", ce qui n'est pas forcément un compliment.

Alek Toumi connaît très bien la pièce d'Aimé Césaire qui lui sert de modèle mais il est conscient du fait que cette pièce date de 1969 alors que ce qu'il veut, lui, est parler de l'Algérie contemporaine, c'est-à-dire plus ou moins celle de 2017. C'est pourquoi sa pièce porte comme sous-titre "50 ans après" et consiste à imaginer que Prospéro, retourné en Europe pendant plusieurs décennies, décide de faire un nouveau voyage dans l'île, pour essayer d'obtenir le pardon de Caliban. Il croit que Caliban a réussi à prendre le pouvoir, ce qui n'est pas le cas.

Cependant Caliban, le vrai révolutionnaire, selon la présentation qui nous en est faite par l'auteur et sur les traces de Césaire, ne veut pas discuter du passé avec Prospéro l'ancien Maître blanc, estimant qu'il s'agit d'un passé mort alors que le présent impose violemment ses urgences. De façon tout à fait transparente, Alek Toumi décrit celles-ci, qui pour le dire sommairement sont des combats de deux sortes : d'une part contre le pouvoir en place qui n'est pas acceptable, et d'autre part contre une opposition de type intégriste, qui ne l'est pas davantage.

La dernière partie de la pièce est consacrée à un long dialogue entre Caliban et Prospéro, et c'est là qu'apparaît le "choix stupide" dont nous parlions, celui que Prospéro propose à Caliban qui fort heureusement le rejette très fermement.

Prospéro se place dans une perspective absurde, celle où l'histoire serait à refaire, et permettrait de revenir pour les modifier sur les options passées. Pour commencer, Caliban affirme avec force que, quoi qu'il en soit, il n'a évidemment pas commis une erreur en voulant vivre libre et en prenant par la force sa liberté.

Prospéro lui pose alors, de façon répétitive, une question qu'on peut juger perverse et même assez sotte : "Si c'était à refaire, Caliban, qui donnerais-tu à ton peuple : Le Maître blanc (=lui-même, l'ancien colonisateur), le père dictateur (le président autoritaire de L'Etat Nation) ou le fils Mollah (représentant l'option intégriste) ?" Prospéro suppose et suggère avec insistance que Caliban pourrait vouloir le reprendre, lui son ancien Maître, ce qui est évidemment une hypothèse absurde, et une idée insoutenable.

La réponse de Caliban consiste à dire qu'un tel choix n'en est pas un et n'existe pas : " Je ne veux ni de la peste ni du choléra". Il a évidemment raison mais la suite de la pièce, qui d'ailleurs est fort courte, ne précise pas vraiment ce que pourrait être une autre voie. Il l'imagine sur un mode prophétique, mêlant des évocations du passé le plus lointain à des projections vers l'avenir.

Ces propos sont confiés à une femme, Sekoura, devineresse et sorcière, qui se dit "petite-fille de la Kahina, fille de Nedjma, de Hassiba et des Djamila". Elle proclame que le peuple algérien est africain et méditerranéen, et son enthousiasme poétique est soutenu, nous dit l'auteur, par une musique de Matoub Lounès.

On trouve donc dans la pièce deux manières d'évoquer la situation contemporaine de l' Algérie. C'est d'une part, l'analyse lucide et percutante de tout ce qui ne va pas et dysfonctionne pour des raisons le plus souvent scandaleuses ; et d'autre part, le réveil d'un vieux souffle révolutionnaire, qui se veut à la fois exaltant et menaçant. Il prend parfois des accents admirables mais son lyrisme ne se réfère, semble-t-il, qu'au passé.

Les hommages qu'il rend sont mérités et touchants : "De Saint-Augustin à Kateb, de Camus à Mimouni, de Djaout à Matoub...Nous briserons mais nous ne plierons pas", écrit Alek Toumi. Cet engagement est pathétique mais oserons-nous dire que deux verbes au futur ne sont pas un gage d'avenir ?

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