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Les Chercheurs d'os (Pierre Lemaître, Tahar Djaout)

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Prot Tachapanit via Getty Images
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Un roman récent de Pierre Lemaître : Au revoir là-haut (2013), aussitôt couronné par le Prix Goncourt 2013, fait l'objet d'un film qu'on verra prochainement sur les écrans. Il y est beaucoup question d'une guerre, la Première Guerre mondiale, mais plus encore de l'après-guerre, moins sanglante évidemment mais cependant plus répugnante, parce qu'on y voit comment les horreurs diverses, mutilations etc. vécues par un certain nombre de ceux qui ont combattu, sont peu à peu récupérées par des profiteurs sans vergogne ; au point que les rescapés et néanmoins victimes, ulcérés par ce cynisme, en arrivent, par désespoir, à se dire qu'ils vont en faire autant !

C'est à une tentative de ce genre qu'on assiste, avec des sentiments mêlés, dans le roman de Pierre Lemaître. Il y raconte l'escroquerie de deux soldats que la guerre a malmenés, l'un surtout, dont l'état est effroyable, et qui est de ceux qu'on appelle les "gueules cassées" parce qu'ils ont reçu dans la figure un éclat d'obus.

Le malheureux étant doué en dessin, invente des modèles de monuments aux morts et les propose en souscription à toutes les municipalités de France qui ont à cœur, forcément, de célébrer et de commémorer les morts de leur commune. Pure escroquerie, on l'aura compris, destinée à engranger le montant des souscriptions.

On imagine l'atroce sentiment de dérision qu'il éprouve pour en arriver là.

Et pendant ce temps-là, à un autre niveau beaucoup plus élevé socialement, un ancien haut-gradé ambitieux et avide d'argent invente de déterrer sur les champs de bataille et de rapatrier les morts pour leurs supposées familles désireuses de les récupérer. Inutile de dire que ce travail est fait n'importe moment et que l'identité des morts est décrétée de manière totalement fantaisiste, jusqu'à l'absurde : il y a même un grand nombre de soldats allemands dans les fameux cercueils minables néanmoins à haut prix que l'ignoble individu fait fabriquer aux frais de l'Etat pour opérer ce rapatriement !

L'escroc croit qu'il suffit d'acheter les quelques personnes qui pourraient parler, mais il se trompe : le scandale finit par éclater.

En fait, comme il arrive souvent, la fiction de Pierre Lemaître ne fait que prolonger certaines réalités historiques. À l'issue de la Première Guerre mondiale, beaucoup de familles souhaitaient récupérer le corps de leur parent mort et pour cela elles ont fait appel à des "mercantis de la mort" qui n'hésitaient pas à violer les sépultures militaires pour ramener clandestinement des restes, moyennant finance, évidemment. Finalement la loi contrôlera sévèrement ce commerce peu ragoûtant.

Tahar Djaout dans Les chercheurs d'os (1984) nous parle d'une autre après-guerre et d'une autre récupération, beaucoup moins scandaleuse évidemment mais pourtant critiquable à ses yeux. Le sujet de son livre est une récupération au sens propre et matériel du mot, puisqu'il s'agit pour le narrateur d'aller rechercher les os de son frère mort pendant la guerre d'Algérie, alors même que l'on sait dès le début de l'œuvre que cette entreprise eût été contraire aux vœux du défunt :

"Le mieux que je puisse espérer pour mon frère est que ses os demeurent introuvables (...) Mon frère ne peut qu'être à l'aise là où il repose. De toute manière il est impossible qu'il s'y sente plus mal que chez nous". Cette même vanité de l'entreprise est soulignée une fois la quête achevée et les os (supposés) retrouvés: "Et voici que nous le ramenons captif, les os solidement liés, dans ce village qu'il n'avait sans doute jamais aimé". Et pourquoi ? Quelles étaient donc les motivations du voyage ? Encore une fois, la volonté de s'affirmer sous le regard des autres et la gloire de compter un héros dans sa famille : "Chaque personne a besoin de sa petite poignée d'os bien à elle pour justifier l'arrogance et les airs importants qui vont caractériser son comportement à venir sur la place du village".

Tahar Djaout rattache donc la recherche des ossements, activité qu'il juge tout à fait absurde, à la mentalité générale de l'après-guerre d'Algérie, caractérisée par ce mot "arrogance" qu'on vient de lire sous sa plume. "Maintenant au contraire, c'est l'arrogance, la provocation. C'est à qui entassera le plus de déchets devant sa porte, c'est à qui pendra à ses fenêtres le plus de choses coûteuses et tentantes".

La récupération des morts ou de leurs ossements contribue à l'étalage de biens que revendique sans vergogne une génération de parvenus. Ceux-ci font feu de tout bois si l'on ose dire, et ils n'ont aucun scrupule à annexer les dépouilles des malheureux combattants morts au combat comme d'autres vilains canards boiteux se parent des plumes du paon.

De plus, ils s'arrangent pour gagner sur tous les tableaux car cette récupération des ossements peut passer pour une œuvre de piété qui fait honneur à leur respect des devoirs religieux. Tahar Djaout en profite donc pour dénoncer l'hypocrisie qui se manifeste dans ces occasions.

Le monde issu de la fin de la colonisation apparaît comme un monde de tartufferie et de faux-semblants. Inutile de dire que Djaout ne s'oppose nullement à l'Indépendance ni au désir plus que légitime que les hommes en avaient ; il est évident qu'elle était indispensable pour qu'ils puissent restaurer leur dignité et retrouver, pourquoi pas, leurs richesses. Mais sur ce dernier point, il se livre à une analyse, qui ressemble beaucoup à celles que font les marxistes, de la société de consommation et de l'aliénation. Ce qu'il pressent avec une grande lucidité est une véritable mutation dans la culture algérienne, qu'il juge d'après ce qu'elle est devenue dans les années 80 du siècle dernier : goût de la possession et de l'ostentation, transformation de toutes les valeurs en biens matériels qu'on peut exhiber, aux dépens de ce qui devrait être intime et personnel : le souvenir des morts.

Si l'on osait employer une image choquante, on dirait que ceux qui aspirent à une escalade sociale et hiérarchique n'hésitent pas à utiliser les os des morts pour s'en faire des marchepieds. Une fois de plus, la prétention à observer un devoir religieux s'inverse et occulte la recherche de profits douteux.

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