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Les Algériens de France (Vertiges de Nasser Djemaï)

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BELAILI
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Le moment est venu où beaucoup d'Algériens de France viennent en famille passer des vacances "au pays". C'est l'occasion de retrouvailles, parfois un peu difficiles parce que les problèmes ne sont pas les mêmes en France ou en Algérie et que chacun des deux groupes connaît mal les problèmes de l'autre.

S'agissant des Algériens de France, on peut s'aider, entre autres, d'une pièce de théâtre de Nasser Djemaï parue en 2017 sous le titre Vertiges et qui a le mérite d'être en partie du moins une comédie : or on sait les vertus thérapeutiques du rire ! Cependant, il n'y a pas que cela dans la pièce, dont on peut dire globalement qu'elle met en scène quelques-unes des névroses propres à ce milieu-là, bien connu (et aimé) du réalisateur.

Nasser Djemaï en effet a des liens personnels et affectifs profonds avec le monde des travailleurs d'origine algérienne immigrés en France ; et c'est d'abord de leur mort qu'il nous a parlé--prenant la fin de vie de ceux qu'il appelle les chibanis comme sujet de sa pièce antérieure, Invisibles, de 2011. Il y revient d'ailleurs mais partiellement dans Vertiges qui traite avant tout des problèmes de vie et de vie au quotidien au sein d'une famille.

Le théâtre est un lieu idéal pour montrer les obsédés de toute sorte, souvent aussi pathétiques que dérisoires. C'est justement ce mélange qui intéresse les dramaturges, sachant qu'il provoque un sentiment d'empathie chez les spectateurs à l'égard des personnages.

Les Algériens de France n'ont évidemment rien à voir avec certains fantasmes qu'ils suscitent dans des esprits ignorants et pleins de confusion, raison de plus pour les montrer sous un tout autre jour, et par exemple dans leur naïveté drolatique, ce que fait justement Nasser Djemaï dans Vertiges.

Cette nouvelle pièce élargit le cadre de ses investigations à la famille tout entière, vue comme une sorte de huis clos et à la fois unie et désunie--ce qui est le cas dira-t-on de beaucoup de familles, mais chacune à sa manière, ce qui en fait tout l'intérêt. A partir de cinq ou six personnages, le père, la mère, la fille, les fils, c'est à la diversité des choix et des caractères individuels que Nasser Djemaï s'intéresse cette fois --à ce qu'on peut appeler les névroses des uns et des autres, moins attendues qu'on ne pourrait le craindre d'abord, voire surprenantes d'originalité.

Il suffit de l'arrivée impromptue du fils aîné Nadir, chassé par sa femme qui veut divorcer, pour que se révèle chez lui et chez les autres un mélange de forces et de fragilités, là où a priori on ne les attendait pas. Nasser Djemaï a fait de Nadir un personnage dramatique grâce au renversement de ses certitudes apparentes, qui révèle ses véritables faiblesses. La névrose dans laquelle il se réfugie faute de pouvoir supporter l'échec de sa vie de couple consiste à vouloir mettre de l'ordre partout, ranger, organiser, clarifier, bref affirmer sa maîtrise de situations qui par ailleurs le dépassent totalement.

Dans l'appartement familial il a fort à faire vu le désordre ambiant, et pourtant il y parvient.

Bravo pour lui, dira-t-on, pseudo-victoire cependant ! Comme on le soupçonnait, les autres sont ulcérés par cette intrusion et lui disent son fait sans le moindre ménagement. Sont-ils injustes et n'a-t-il pas raison de vouloir qu'on s'y retrouve dans le magma informe d'ordonnances, de factures et de rendez-vous médicaux ? La réponse est subtile : les autres tiennent à leur mode de vie, il leur serait insupportable qu'on attente à leur liberté en voulant le modifier. Car c'est bien de liberté qu'il s'agit, on est comme on est, on en a le droit, c'est une revendication basique contre lequel la raison la mieux raisonnante ne peut rien.

Nadir a peut-être raison mais tout le monde en chœur, y compris sa mère, lui disent qu'il "n'a rien compris". La leçon est rude mais il en avait besoin et en effet quand il émerge de son abattement, il se montre plein de bon sens, il a "compris" quelque chose -- sans doute, que d'une part il est lui-même névrosé, et que d'autre part les autres aussi ont droit à leurs névroses, plus banalement à leurs lubies, si elles les aident à vivre.

Il y a en effet dans cette anarchie pas seulement apparente mais bien réelle un respect de l'individualité de chacun, implicitement sentie comme essentielle. Le père par exemple est certainement un mélange de sagesse, due à l'expérience et à l'âge, et d'une folie déraisonnable, en tout cas irréaliste. Irréaliste en effet, étant donné son état de délabrement, le désir obstiné de partir en Algérie terminer la maison de ses rêves et soigner les arbres qu'il a déjà plantés ou que, croit-il, il plantera.

Cependant et jusqu'à la fin de la pièce, c'est sans doute ce désir qui le maintient encore en vie. Et lorsque finalement il s'effondre, qui peut dire ce qui provoque la mort, la défaillance du corps ou la fin des désirs ? Par rapport à sa pièce précédente sur les chibanis qui consistait à partager la bouleversante détresse de ceux-ci, Nasser Djemaï précise sa position. Vivre dans un rêve pourrait bien être une sorte de folie utile, en tout cas c'est le mode de survie que s'est trouvé le père, pathétique, un peu fou, mais de cette folie qui est aussi une forme de sagesse.

Vivre dans un rêve, tout le monde le fait plus ou moins. La mère aussi avec tout son bon sens et son souci de faire face au quotidien, porte en elle le rêve de ce qu'elle aurait pu être d'autre que ce qu'elle est devenue. Les choses étant ce qu'elles sont, elle s'enferme d'une manière qu'on peut certainement dire névrotique dans l'appartement d'où elle refuse de sortir au-delà des strictes obligations.

Et ses enfants autour d'elle comprennent que c'est une forme de protection qu'elle s'est trouvée parce qu'elle en a besoin. Bien sûr, on pourrait aller au restaurant, à la pizzeria comme le propose Nadir. Mais dès que le seuil est franchi, la mère se sent en danger : alors on fera comme elle veut, et même sa fille, qui aurait bien aimé sortir, accepte cette frustration...

Il y a dans la pièce un personnage symbolique, une voisine française mutique qui a plus ou moins perdu la tête, mais qui joignant une grande sagesse à sa démence est venue s'installer dans l'appartement chaleureux où on lui laisse à elle aussi la liberté d'être comme elle est. Folle mais respectée, (sauf par Nadir dans sa première période, celle de l'ordre à tout prix !).

Lorsque la pièce commence, c'est elle qu'on voit avant tous les autres et l'on comprend par là comment Nasser Djemaï s'est déplacé par rapport à la peinture sociologique qui a été au point de départ de sa création. Les gens dont il nous parle sont des Algériens mais aussi des hommes et des femmes comme les autres, qui inventent leur vie entre folie et raison.

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