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L'Arbatache, Sénac et la poésie révolutionnaire

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JEAN SENAC
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En 2010, dans sa collection de petits livres, l'éditeur Lazhari Labter en a publié un de Francis Pornon qui fut coopérant français au tournant des années 70. Il raconte comment il est revenu en Algérie beaucoup plus tard pour essayer de retrouver les traces d'un certain Jean Boudou, écrivain occitan qui était lui aussi un passionné de l'Algérie et qui a vécu pendant plusieurs années à L'Arbatache, où on peut encore trouver des gens qui l'ont connu, même si vérité et légende se mélangent un peu dans leur mémoire.

Pour Jean Pornon, c'est l'occasion de rappeler le double signe sous lequel on peut situer l'Arbatache au moment où il écrit, car ce fut à la fois, dans les années post-indépendance, un des hauts lieux de la révolution agraire, beaucoup cité et visité à ce titre, et d'autre part, pendant la décennie noire, un endroit où les ravages exercés par le terrorisme se sont montrés particulièrement virulents.

Pour ce qui concerne le premier aspect de l'Arbatache, Francis Pornon s'appuie sur le témoignage lyrique d'un poète qu'apparemment il connaissait fort peu avant le voyage qui fait l'objet de son récit mais qu'il apprécie beaucoup pour ce qu'il en découvre--rejoignant d'autres de ses admirateurs.

Il s'agit de Jean Sénac, sur lequel il obtient des informations d'une qualité inégalable de la part du regretté Hamid Nacer Khodja, encore vivant à cette époque. C'est ainsi que Pornon se trouve mis sur la piste d'un recueil poétique de Jean Sénac paru en 1967 et qui s'intitule Citoyens de beauté. On y trouve en effet un poème intitulé Arbatache, dont Pornon cite quelques vers en exergue de son récit "sur les pas de Jean Boudou" :

Nous dirons l'Arbatache comme on dit
La Soummam ou la Sierra Maestra
Comme on dit Odessa ou la commune de Paris
Comme on dit tu es belle
(Les autres références étant connues, rappelons seulement que la Sierra Maestra est la région montagneuse de Cuba qui abrita Fidel Castro et Che Guevara).

Cependant Citoyens de beauté est plus souvent cité pour un autre poème qui chante à la fois l'amour et la Révolution et qui fait de cette équivalence son principe même puisqu'il s'ouvre ainsi :

Et maintenant nous chanterons l'amour
Car il n'y a pas de Révolution sans amour

Ce poème est certainement un des plus grands exemples de poésie révolutionnaire qu'on puisse trouver en langue française, alors même que pour un certain nombre de gens, qui souvent ne le connaissent que très partiellement, il est l'objet de railleries féroces pour quelques vers dont le plus souvent cité est celui-ci : Tu es belle comme un comité de gestion.

Cinquante ans ayant maintenant passé depuis la publication de ce recueil (1967-2017), est-ce assez pour qu'on puisse revenir à ce poème en essayant de garder la tête froide, ne serait-ce que pour ne pas se priver de beautés poétiques exceptionnelles, quoi qu'il en soit de leur contexte ? Il n'est pas certain que la réponse soit oui, parce que tout ce qui touche à la "révolution algérienne" est encore un sujet extrêmement brûlant et parce que la capacité à accepter des formes audacieuses ou nouvelles d'expression poétique est très variable selon les individus (en raison des très nombreux déterminismes dont chacun de nous est la composante originale).

Quelles sont donc ces beautés d'une évidence éblouissante, et dont Denise Barrat avait donné déjà une idée dans son anthologie "Espoir et parole" de 1963 ? Impossible d'en faire ici une recension, mais peut-être qu'en Algérie certaines formules, particulièrement adaptées au pays, flottent dans les mémoires, même si elles ne sont pas précisément raccordées à leur inventeur.

Il y aurait celles qui évoquent le goût des oursins que l'on cueille à l'aube ou les grenades nouvelles qui éclatent sous nos dents ; mais le poète n'exalte pas seulement les beautés de la nature-- celles de l'art tout autant : après la célébration des comités de gestion arrivent en effet dans le poème les gouaches de Benanteur, les bleus les bruns de Zerarti, le Nègre de Timgad et la Vénus de Cherchell, qui sont un hommage à une Algérie sans frontières temporelles, toutes les époques ayant contribué à sa beauté.

Point de rupture non plus entre les différents arts : le nègre de Timgad est une mosaïque, la Vénus de Cherchell une sculpture. Jean Sénac évoque par la richesse de ses évocations multiples ce qu'il appelle l'alchimie inlassable de la Révolution, c'est-à-dire son aptitude à fondre dans une totalité transcendante tout ce qui advient de bon et de beau dans ce pays, par lui et parce qu'il est lui. Comme disait si bien un autre poète, Baudelaire, tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or.

La poésie est une transmutation, c'est pourquoi elle peut parfaitement transformer en objet poétique ce malheureux "comité de gestion" sur lequel tant de bons esprits semblent avoir buté. De quoi donc s'agit-il sinon du désir de changer les conditions du travail (surtout le plus dur) et d'en finir avec le détournement de ses profits par des exploiteurs ? Mettant de côté la faisabilité d'un tel projet, qu'on veuille bien en reconnaître du moins la validité--et pourquoi pas la beauté ? Il y a là un aspect concret et en même temps essentiel de ce que veut dire le mot "Révolution"--et ce généreux projet est assurément une raison de sourire et chanter, avec tout l'élan de son cœur comme le dit Jean Sénac.

Dans ce sourire, dans ce chant du cœur viennent se fondre tout ce qu'on peut désirer et aimer, et pour résumer ce "tout" en deux mots, on dira que c'est une exaltation de l'âme provoquée aussi bien par l'amour et par la révolution. La révolution provoque ce que le poète appelle une folie positive, et le mot folie implique qu'il peut y avoir, pour les être raisonnables, une part d'excès. L'auteur du poème dit lui-même explicitement qu'il est prêt à affronter le ridicule, qu'il ne faut pas en avoir peur.

Ainsi va la poésie révolutionnaire, qu'il définit comme une poésie active, car c'est agir que de trouver la place juste des mots pour inventer le corps du poème nouveau. Ce n'est pas minimiser d'autres œuvres que de rendre grâce à celle de Sénac. L'histoire fera un jour le tri entre ce qui, dans ce grand mouvement révolutionnaire, a été la part des échecs et la part des succès. Mais on peut dire dès maintenant que c'est une grande chance pour une révolution d'être chantée par un poète comme Sénac.

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