LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Denise Brahimi Headshot

La beauté de la baie d'Alger

Publication: Mis à jour:
BAY OF ALGIERS
FAROUK BATICHE via Getty Images
Imprimer

Dans L'Opium et le bâton, Mammeri consacre une soixantaine de pages (il est vrai que le livre est gros !) à ce qu'on pourrait appeler un préambule algérois, qui a pour cadre la capitale alors que toute la suite se passe en Kabylie, dans le village qu'il appelle Tala et dans le maquis. Ce préambule n'en est pas moins largement consacré à des réflexions sur la guerre en cours, sur la place de l'intellectuel dans la guerre, sur ce que Sartre appelait l'engagement, et sur de nombreux autres thèmes qui en fait reflètent les préoccupations de Mammeri au moment où il publiait son roman, en 1965, c'est-à-dire peu après l'Indépendance.

D'une façon assez remarquable, et peut-être surprenante, ces réflexions diverses se placent dans un cadre de paysage assez précisément évoqué, qui est celui de la baie d'Alger. Elle est à la fois présente physiquement si l'on peut dire, c'est-à-dire visuellement, et au cœur d'un débat entre les deux personnages principaux qui dialoguent en ce début du livre, d'une part Bachir qui est médecin, humaniste, très à l'aise dans la culture française, et d'autre part Ramdane, qui est professeur, marxiste, violemment critique à l'égard de tout ce qui lui paraît contaminé par le colonialisme.

Or le paysage, y compris et par dessus tout la baie d'Alger, en fait partie à ses yeux. Tel est le débat sur lequel le livre commence ou presque, ce qui ne saurait être indifférent. La beauté d'Alger est-elle intemporelle et offerte à tous ceux qui la regardent, ou bien cette idée relève-t-elle d'un humanisme dont Ramdane pense qu'il est très connoté idéologiquement, au sens marxiste de ce dernier mot, signifiant que c'est une sorte d'inversion de la réalité et en tout cas un leurre dont il convient de dénoncer le caractère mensonger ?

Dans cette dernière perspective, la beauté n'est nullement offerte à tous, elle apporte à la fois un supplément d'âme et un supplément de bonheur à ceux qui de toute manière ont la chance d'y avoir déjà accès. Pour tous ceux qui sont aux prises avec les difficultés quotidiennes de l'existence, elle n'a aucun sens et pour ce qui est des plus lucides ou des plus avertis (comme Ramdane), on pourrait dire qu'elle leur apparaît comme tristement dérisoire.

Historiquement il est vrai que la représentation de la baie d'Alger, dans la peinture, gravure ou dessin, se développe à partir de la période coloniale, et plus spécialement à partir de 1930 qu'on considère comme son apogée. Avant la conquête de 1830, la ville d'Alger est bien davantage représentée par la Casbah qui en est un véritable logo comme nous dirions de nos jours, signifiant à la fois l'originalité de son site et sa capacité à se défendre contre toute tentative d'invasion ; et ce pendant plusieurs siècles, jusqu'au moment où s'opère un véritable détournement du regard, qui sera désormais incité à se poser sur la baie.

La baie a une forme très harmonieuse par son arrondi, elle n'est pas écrasée par les montagnes qui sont suffisamment éloignées pour composer un encadrement pittoresque mais non menaçant, on dirait qu'elle propose aux peintres un sujet déjà prêt et offert à leur talent. Le moment vient où dans la proximité immédiate de la ville et sur sa bordure se développe le port, avec ses gros bateaux signifiant l'importance de l'activité commerciale qui relie notamment la colonie à sa métropole et qui anime toute la partie visible de la mer, ne laissant que quelques recoins à la disposition des pêcheurs.

Nous trouverions donc dans les arts trois temps bien différents par la représentation qu'ils donnent de la baie d'Alger : avant la colonisation, pendant la colonisation, puis en troisième lieu le retournement dont parle Ramdane en 1957. Cette date se situant en pleine guerre d'Algérie, les événements comme on dit n'incitent guère à la contemplation. Cependant et pour s'en tenir au deuxième temps, celui de la colonisation, on sait bien que la vision des artistes n'est pas forcément réductible à l'imagerie officielle. C'est par définition une vision personnelle, qui ne cherche pas immédiatement à se situer dans une perspective idéologique, et qu'il vaut mieux parfois ne pas aborder, en tout cas pas uniquement, par ce biais.

Autour de la date de 1930, trop souvent réduite aux célébrations du centième anniversaire de la conquête, il vaut la peine de s'interroger sur les représentations de la baie d'Alger par un peintre connu pour l'intérêt qu'il lui a porté à cette époque, c'est-à-dire Albert Marquet. Peinture d'autant plus énigmatique qu'elle ne cherche nullement à avoir d'emblée une signification. L'artiste n'était pas lui-même originaire de la société coloniale, mais sa femme l'écrivaine Marcelle Martinet lui avait si bien communiqué l'amour d'Alger qu'ils y ont passé les hivers pendant vingt-cinq ans, et de plus séjourné pendant toute la durée de la seconde guerre mondiale.

La position d'Albert Marquet est intéressante à analyser car il n'est ni représentant des Français d'Algérie, ni simple voyageur en quête de pittoresque. Et il semble bien que les spécialistes d'histoire de l'art aient un peu de mal à préciser sa position. D'autant qu'il ne cherche pas à le faire lui-même et qu'on trouve rarement chez lui quelques bribes de théorie explicite.

Pourtant dès 1911 lorsqu'il avait découvert le Maroc, il avait écrit à son ami Matisse : je ne serai jamais orientaliste. Il a certainement tenu parole et c'est une des raisons pour lesquelles on peine à le définir. On voit bien qu'il se refuse à exalter le pittoresque de lieux qu'il peint au contraire avec retenue, en mainte nuance de gris. Mais pour autant, il ne s'épanche pas non plus en confidences intimes, ce qu'on constate chez lui est une sorte de neutralité volontaire, préservant le secret de son attachement personnel, ou ne le disant qu'en toute discrétion.

Au risque d'être sommaire et réducteur, on peut distinguer dans les tableaux d'Alger par Albert Marquet deux catégories, ceux qui représentent une partie de la baie et le port généralement vus d'en haut, ou bien alors ceux qui mettent l'accent sur ce qu'on a envie d'appeler le refuge, lieu bien caché dans une très gracieuse végétation. Le premier ensemble montre assez froidement son intérêt pour l'activité portuaire, comme il l'a fait d'ailleurs en d'autres endroits; on ne saurait dire qu'il soit une exaltation de la puissance commerciale ni plus largement de l'implantation française en Algérie.

Le second ensemble en revanche frôle d'assez près une sorte de lyrisme où s'exprime une intimité heureuse et bien préservée. L'idée de bonheur y est présente, incontestablement, mais les personnages sont absents du tableau, ce qui est chez lui un trait constant. On sait pourtant que sa maison, achetée en 1941, s'appelait Djenan Sidi Saïd, titre généralement traduit par "le jardin du Seigneur heureux". Le mot «"beauté", pour en parler, semble trop solennel et tendant au sublime. En revanche, on comprend que Marquet aime en Alger une ville un peu secrète et contre laquelle il faut savoir se protéger.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.