LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Denise Brahimi Headshot

Juste ou injuste ?

Publication: Mis à jour:
VLADIMIR LENIN
Heritage Images via Getty Images
Imprimer

Après un siècle, pas moins, on dirait que la société française se rend compte massivement de la monstruosité et de l'absurdité de la guerre dite couramment de 14-18, c'est-à-dire la première guerre mondiale. Le nombre de victimes des deux côtés, français ou allemands, a été considérable, effrayant, une véritable saignée notamment au sein du monde paysan qui ne s'en est jamais vraiment remis.

Le comble étant qu'on chercherait en vain une justification profonde et véritable à cette guerre : d'un côté comme de l'autre elle a été le fruit d'un nationalisme stupide et criminel, contre lequel les esprits humanistes ont cherché en vain à s'élever, et ce au péril de leur vie : que l'on songe à l'assassinat du pacifiste Jaurès le 31 juillet 1914.

En 2017, le cinéma français a pris en charge la dénonciation de cette barbarie sanglante, et comme il s'agit de films vraiment populaires, appréciés d'un très large public, on se dit que cette fois, on doit pouvoir espérer une large prise de conscience. "Au revoir là-haut" est une comédie dramatique française coécrite et réalisée par Albert Dupontel, adaptée du roman éponyme de Pierre Lemaître (2013) qui a obtenu le prix Goncourt et plusieurs autres prix littéraires cette même année. Même si certains ont préféré le livre au film, ce qui arrive régulièrement, leurs effets s'avèrent complémentaires pour la sensibilisation du public au problème posé.

Autre film encore plus récent qui revient sur la même époque et la même guerre : Les Gardiennes, un film français réalisé par Xavier Beauvois, (et produit par Sylvie Pialat, veuve de Maurice Pialat, ce qui lui donne du poids auprès du public). Dans ce dernier film on entend deux jeunes soldats en permission qui essaient d'expliquer à la fois l'horreur quotidienne de la guerre et l'absurdité de leur combat contre des soldats allemands qui leur ressemblent comme des frères.

Cependant cette absurdité et cette monstruosité apparaissent encore davantage lorsqu'il s'agit de soldats recrutés outre-mer par l'armée française et jetés sans explication dans la mêlée.

Littérature et cinéma, comme on le sait, en ont déjà parlé --qui ne connaît le célèbre Indigènes de Rachid Bouchareb paru en 2006 ? Pour varier un peu les références et passer à la littérature, on peut citer ce passage remarquable extrait de Les Lendemains d'hier, dernier roman de l'écrivain tunisien chevronné Ali Bécheur. C'est la réponse du grand frère tunisien et néanmoins soldat français à son petit frère qui l'interroge sur la guerre : "On nous fait descendre dans la tranchée, c'est comme un tombeau plein de boue, sur lequel flottent des relents fétides de merde et de vase. Une fosse d'égout. Là tu es tout recroquevillé contre la paroi, l'humidité te transperce jusqu'à l'os, le froid te décape le visage comme un couteau. La pluie, encore la pluie, la neige, le gel, te glacent le sang dans les veines. Tes jambes, tes bras, tu ne les sens plus. Le vacarme du canon te fracasse les oreilles. Le staccato des mitrailleuses te vrille la cervelle. Le roulement lugubre de chars ne cesse ni jour ni nuit (...) Un combat sans noblesse, je te l'ai déjà dit". 

Cependant, dans un pays comme l'Algérie, toute réflexion sur la guerre devient forcément complexe, en raison du fait que ce mot entraîne nécessairement en référence des formules comme : guerre de libération, ou guerre d'indépendance, qui sont évidemment valorisantes et impossibles à entendre autrement que positivement. Nous voilà donc ramenés à la distinction indispensable et que l'on doit à Lénine entre guerre juste et guerre injuste, grâce à laquelle il expliquait, pendant cette même première guerre mondiale, comment elle avait d'abord été une guerre injuste, menée par le tsarisme à l'instar des autres impérialismes occidentaux, avant de devenir une guerre juste, d'essence révolutionnaire.

Et l'on sait que cette distinction a été reprise sans changement pas son successeur Staline, cette fois à propos de la Deuxième guerre mondiale : dans son discours du 6 novembre 1941, il distingue deux genres de guerre, les guerres de conquête et, par conséquent, injustes, et la guerre libératrice qu'il mène avec ses alliés, une guerre juste qui vise à libérer de la tyrannie hitlérienne les peuples asservis de l'Europe et de l'U.R.S.S.

Deux remarques s'imposent à ce propos et avec le recul du temps : d'une part la distinction faite par Lénine et Staline est reprise à leur compte sans précaution oratoire particulière par les Occidentaux, qui certes ont tenté longtemps d'éviter la guerre avec Hitler (que l'on songe aux accords de Munich, de septembre 1938) mais qui une fois en guerre n'ont jamais douté de mener une guerre juste voire indispensable. Et si l'opinion publique leur a reproché quelque chose, ce n'est certainement pas d'être entrés en guerre mais d'avoir mis trop longtemps à le faire et de l'avoir fait dans de mauvaises conditions.

Il ne semble donc pas que la distinction entre guerre juste et guerre injuste, même si son origine léniniste est un peu lointaine, ait perdu de sa validité ; bien au contraire, les guerres anticoloniales ne pouvaient que la renforcer, prenant le relais de la guerre ou des guerres antifascistes. Faut-il rendre hommage à Pierre Bourdieu de sa célèbre distinction en parlant des guerres imposées par les dominants et de celles des dominés contre la domination ? Quoi qu'il en soit, une distinction s'impose et c'est bien dommage car si la guerre est parfois nécessaire, la paix seule est désirable.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.