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Hitchcock, Les Oiseaux et l'insurrection algérienne de 1954

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C'est la rentrée littéraire de l'automne 2017, pour parler comme les éditeurs et les médias qui mettent en forme cet événement. Et comme il est d'usage depuis maintenant un bon nombre d'années, un livre au moins parmi ceux qui sont dignes d'intérêt revient sur l'histoire de l'Algérie à l'époque coloniale, jusqu'à 1962 inclusivement.

Ce livre qui échappe à toute banalité par l'invention littéraire de son auteur est celui de Jean-Marie Blas de Roblès, Dans l'épaisseur de la chair, paru aux éditions Zulma. Cet auteur né à Sidi-Bel-Abbès en 1954 n'a donc pas connu personnellement l'époque coloniale mais il y revient à travers l'histoire de son père, qui s'appelle dans le livre Manuel Cortès, dont il fait un magnifique portrait plein de tendresse, d'humour et d'admiration.

L'histoire est écrite du point de vue de Manuel, né dans la communauté d'origine espagnole et arrivé à l'âge d'homme pendant la Deuxième guerre mondiale à laquelle il participe aux côtés de Tabors marocains, jusqu'aux moments très difficiles de la fin de l'année 1944. Dans le très long parcours de la vie de Manuel viennent s'insérer des évocations de la guerre d'Algérie et des commentaires personnels, qui sont évidemment ceux de l'auteur lui-même plutôt que ceux de son père, sur ces événements.

Blas de Roblès est un écrivain inventif et brillant, qui s'appuie sur une culture variée, dont il ne fait jamais état d'une manière pédante, mais plutôt par allusion, au passage et sans y insister.

Comme exemple de cette manière de penser et d'écrire, on peut citer une page assez suggestive qui lui revient à l'esprit, évoquant la surprise et la révélation que furent pour les Pieds Noirs d'Algérie le surgissement en force des combattants algériens et la virulence de leurs attaques, dont ils étaient restés inconscients jusque là. Apparemment il leur fallut encore un an ou deux à partir de 1954 pour comprendre la gravité de la menace qui pesait sur eux et que par un aveuglement plus ou moins volontaire ils n'avaient pas mesurée jusque là.

Ce témoignage est évidemment celui d'un roman, il ne s'agit pas d'un travail d'historien. Mais c'est ici qu'apparaît la force de la littérature, surtout lorsqu'elle recourt à des images frappantes pour l'imagination. Il faut citer en partie ce court passage du livre, moins d'une page, qui consiste à comparer les "Indigènes" (c'était le langage Pied Noir de l'époque !) avec les Oiseaux dans le film de Hitchcock qui porte ce nom : "Ils faisaient partie du paysage. On ne les remarquait pas tant qu'ils se comportaient selon ce qu'on attendait d'eux. Mais un jour, voilà que leur nombre croissait sur les fils électriques, puis qu'une mouette fonçait sur vous sans raison apparente ; une nuée de merles envahissait votre demeure, on retrouvait son voisin les yeux crevés ; venus d'on ne sait où, des centaines de corbeaux se mettaient ensuite à attaquer les enfants ; (...) jusqu'au moment où l'on était contraint de fuir, de s'échapper lentement sous le regard haineux de ces milliers d'oiseaux, enfin visibles, qui vous chassaient sans recours de leur territoire reconquis".
 
Dans les commentaires qui ont été faits du film de Hitchcock, pour exprimer le très grand succès du film et la valeur universelle de la parabole qu'il constitue, on trouve des formules qui peuvent convenir aussi à la situation dont parle Blas de Roblès. Le réalisateur lui-même explique que la relation entre hommes et oiseaux est une longue histoire, dont l'attaque par les oiseaux n'est que le dernier épisode. Car c'est de très longue date que les premiers chassent les seconds, les mettent en cage, en font des chapeaux et les mangent !

Pourtant lorsque Hitchcock glisse son doigt dans la cage d'un canari et se fait mordre par le volatile, il prend une expression surprise et effrayée comme s'il ne comprenait vraiment pas d'où peut provenir cette agressivité ! Par ailleurs, il fait de son héroïne principale, celle qui va être la première et principale victime des oiseaux, une personne certes d'une rare élégance, mais parfaitement détestable, autoritaire, capricieuse et égoïste, qui ne songe qu'à utiliser les autres, et parmi ceux-ci un couple d'oiseaux --ces petits perroquets qu'on appelle des inséparables--dont elle se sert pour se rapprocher de l'homme qu'elle veut séduire.

Blas de Roblès, qui décidément connaît bien le film, s'amuse dans son livre à raconter une anecdote où il est justement question d'inséparables, attaqués par un chat, et dont les traces sanglantes plongent la famille dans la panique, avant qu'on ne les identifie !

Finalement, du côté des Français d'Algérie, il semble que la parabole, ou l'allégorie, ait été un moyen littéraire pour exprimer à l'égard de la situation coloniale une certaine angoisse et même une angoisse certaine, d'autant plus difficile à combattre que selon les apparences , ils la refoulaient.

On pense en effet à un autre usage de ces formes littéraires, qu'il n'est pas interdit d'interpréter comme Blas de Roblès le fait pour le film de Hitchcock -- lequel, bien évidemment ne se souciait en aucune manière de la situation algérienne, même si son film, sorti en 1963, date précisément des pires années de la guerre d'indépendance, 1961-1962.

Cet autre usage du "récit à interpréter" se trouve dans La Peste de Camus, dont on s'empresse de rappeler qu'il est bien antérieur à cette même guerre, puisque le livre est paru en 1947.

Camus lui-même a été très clair sur la signification de son récit, sorte d'allégorie du nazisme ou peste brune et de l'emprisonnement qu'il a fait subir à tous ceux qui avant et pendant la Deuxième guerre mondiale en ont été victimes.

Cependant Roland Barthes a dit qu'il n'y avait aucune raison de se limiter à cette interprétation unique et presque trop claire, ce qui nous invite à nous demander s'il ne s'agirait pas d'autre chose encore, même ou surtout si Camus n'en a pas parlé. Il faut en effet se méfier de l'apparente clarté de son écriture et (sans reparler de L'étranger !) on sait par exemple que La Chute, un récit plus tardif, mérite d'être interrogé en tant qu'expression d'un fort sentiment de culpabilité.

Donc, rien ne nous empêche de dire qu'il y a dans La Peste un non moins fort sentiment d'angoisse lié au fait que soudain peut surgir dans une communauté une terrifiante menace pesant sur sa vie ou sa survie, alors qu'elle vivait dans l'inconscience du danger. Menace (au même sens que celle des Oiseaux) toujours présente et pouvant se réveiller à tout moment.

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