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Histoires de perroquets

Publication: Mis à jour:
KAMEL DAOUD
Getty Images
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Dans l'actualité littéraire de l'année 2017, nous lecteurs sommes gratifiés de deux perroquets au moins, coïncidence sans doute qui de toute façon nous renvoie à deux autres perroquets antérieurs-- rendus célèbres par de grands écrivains !

Voilà qui demande explication : Dans Zabor ou Les Psaumes, Kamel Daoud passe en revue un grand nombre des livres qu'il a lus (mais il explique que ce n'est pas forcément le cas, et que parfois le titre a suffi à le faire rêver) et qui ont eu une grande influence sur lui. L'un de ceux qui revient le plus souvent sous sa plume est celui de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, livre bien connu publié en 1719. On dirait que l'épisode qui l'a le plus intéressé est celui où l'on voit Robinson apprendre à lire à un perroquet, le seul animal semble-t-il qui soit doué de la parole au sens humain du mot.

Il y aurait beaucoup à dire, et l'on a beaucoup dit, sur cet usage ou prétendu usage de la parole, puisqu'en fait le perroquet ne fait que répéter les derniers mots qu'il vient d'entendre, comme le raconte Michel Tournier dans Vendredi ou Les Limbes du pacifique (1967). Reste que pour le Robinson qui intéresse Kamel Daoud, l'acte civilisateur par excellence, dès qu'il y a la moindre possibilité de l'exercer, consiste à apprendre à lire, ce qui est en plein accord avec le sens général de Zabor et avec l'hommage qu'il rend aux livres (en insistant sur le pluriel).

Le deuxième perroquet de la saison littéraire et qui lui a d'ailleurs préexisté se trouve dans le roman de Jean-Marie Blas de Roblès, Dans l'épaisseur de la chair. L'auteur, comme on peut le voir dans ce dernier livre, a des rapports importants avec l'Algérie, du fait que ses ancêtres étaient des Espagnols venus s'y implanter à l'époque coloniale (il est né à Sidi-bel-Abbès en 1954). Le perroquet Heidegger dont il nous parle vient du Brésil, qui est le lieu d'un de ses romans antérieurs, Là où les tigres sont chez eux (2008).

La présence de ce perroquet, de même que le nom dont il est affublé (celui d'un philosophe aussi ardu que dérangeant !) sont des facéties de l'auteur, qui utilise le volatile pour ricaner de ci de là aux dépens du personnage principal et lui rabattre un peu le caquet, si l'on ose dire ! On emploie aussi dans le même sens l'expression "clouer le bec", ce qui nous maintient dans le monde du perroquet ...

Cependant n'allons surtout pas croire que le perroquet littéraire est une invention de l'année 2017 (réactivant le Robinson de 1719). Assez récemment, il y a eu de la même manière une histoire de perroquet utilisée par un écrivain pour en réactiver une autre. De quoi s'agissait-il donc ?

En 1984 est paru un roman de l'Anglais Julian Barnes, dont le titre français est Le Perroquet de Flaubert. Ce qui mérite une première explication, à propos de Flaubert. Pourquoi lui attribuer un perroquet ? C'est que lui-même en utilise un dans l'un de ses Trois Contes, qui est en fait un bref roman (1877). Sous le titre Un cœur simple, il y raconte l'histoire d'une humble servante normande, Félicité, dont on oserait dire que le perroquet Loulou est l'homme de sa vie.

D'ailleurs Flaubert nous y incite : "Ils avaient des dialogues, lui débitant à satiété les trois phrases de son répertoire, et elle y répondant par des mots sans plus de suite, mais où son cœur s'épanchait. Loulou, dans son isolement, était presque un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses lèvres, se cramponnait à son fichu ; et, comme elle penchait son front en branlant la tête à la manière des nourrices, les grandes ailes du bonnet et les ailes de l'oiseau frémissaient ensemble". 

Les choses vont encore plus loin puisqu'après la mort de la bestiole, Félicité dont la tête est de plus en plus perdue, fait de son perroquet empaillé une image du Saint-Esprit (objet d'une grande ferveur dans le catholicisme populaire). On reconnaît bien là l'esprit anti-religieux de Flaubert et son sens de la dérision !

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas directement à ce propos que Julian Barnes s'interroge dans son roman. En apparence, ce sur quoi il tombe en arrêt est le fait que Flaubert n'aurait pas utilisé comme modèle de sa description le perroquet empaillé qu'on croyait précédemment, mais un autre découvert par la suite : quelle affaire ! Sans parler du fait qu'il s'est aussi inspiré de perroquets vivants et qu'il a sans aucun doute laissé libre cours à son imagination et à sa liberté de créateur !

C'est ainsi que cette histoire nous ramène à notre point de départ, c'est-à-dire à Zabor ou Les Psaumes de Kamel Daoud. On y voit que l'effet produit par les livres sur un lecteur passionné n'a rien à voir avec le degré d'exactitude que ces livres présentent même dans les cas où ils s'efforcent de copier le réel.

Tout est bien davantage dans l'essor qu'ils donnent à la pensée et à l'imagination--ce qui explique que parfois leur titre suffise indépendamment de leur contenu. Kamel Daoud détourne pour son usage personnel un certain nombre de titres qu'il a retenus parce qu'ils lui plaisaient ; or c'est là le fait important, en tout cas s'agissant d'un lecteur qui est aussi écrivain et qui a donc besoin avant toute chose de recevoir une inspiration. L'attitude un peu provocatrice de Kamel Daoud à propos des livres lus ou non lus est là pour nous rappeler que de toute façon, quel que soit l'appétit de lecture par lequel on est animé, on n'arrivera évidemment jamais à lire tous les livres--même en se limitant à ceux qu'on connaît par leur titre ou parce qu'on en a entendu parler.

Pour l'auteur de Zabor, cette infinité de choix est sans doute la raison de l'exaltation ressentie : pas de limite au monde du savoir et de l'imaginaire ; là est le vrai domaine de la liberté. Et c'est pourquoi Kamel Daoud nous émeut et nous convainc lorsqu'il écrit : "Je passais d'abord des heures à en regarder la couverture, rêvassant sur le sens du titre, son ombre, son contraste avec mes mains de chair, ses encres que je réchauffais. Le titre était un univers en soi, un monde. Même adulte, il ne se passe pas un jour de lecture sans que je ne m'enfonce avec délices dans l'univers du titre. Faute de livres, j'en fis ma bibliothèque infinie en quelque sorte". 

Merci aux Robinsons qui nous ont appris à lire, tout perroquets que nous sommes !

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