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Guerre d'Algérie et paysans français

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En plein milieu du 19e siècle, la romancière George Sand écrit la série de ce qu'on appelle ses "romans paysans" et réfléchit à ce que seraient les conditions idéales pour réaliser son projet.
Il faudrait, dit-elle, qu'elle puisse avoir auprès d'elle d'une part un Parisien qui ne connaîtrait que les mœurs et le langage citadins, et d'autre part un paysan parlant le langage de son monde et ignorant tout autre mode de vie que celui des siens. Ainsi le livre dont elle rêve s'écrirait dans la tension entre ces deux extrêmes.

Elle donne là une sorte de recette idéale intéressante à imaginer pour faire face à des situations sur lesquelles la littérature (principalement romanesque) propose deux ensembles complètement différents et qui ne communiquent pas.
Il pourrait s'agir, et c'est un exemple très frappant, de ce qui se passe en littérature, selon qu'elle est algérienne ou française, autour de la guerre d'Algérie : la question n'est pas celle de l'idéologie, mais du contenu. Les romans algériens qui évoquent cette période, à travers les hommes et les femmes qui y ont participé, ont suffisamment à faire sans se mêler de décrire aussi ce qu'il en a été pour les soldats français que les combattants de l'indépendance avaient en face d'eux, et ce n'est pas non plus ce qu'attendent leurs lecteurs.

Côté français, les romans qui parlent de cette tragique aventure sont beaucoup moins nombreux et certainement très pénibles à écrire, car on ne voit pas la moindre compensation possible à l'échec dont il leur faut faire état. On y trouve certes une représentation de ces fellaghas qui étaient alors l'ennemi mais elle est forcément très à distance, marquée par un sentiment de gêne, de culpabilité et surtout par une évidente incompréhension.

Comment imaginer un roman qui se tiendrait, concrètement, à égale distance des deux camps? Ce projet est sans doute peu réalisable, et les livres sur la question voués à s'écrire dans une totale dissymétrie.

Pour prendre les deux côtés séparément et voir ce qu'il en est plus de soixante ans après les événements, on dira qu'un certain refus se fait entendre en Algérie, avec fermeté et courage, car il en faut pour émettre cette opinion. C'est celle que formule par exemple Kamel Daoud, lorsqu'il dit qu'il faut impérativement arrêter la production de romans sur la guerre, car elle est évidemment un alibi pour se complaire dans le passé et ne rien faire dans le présent.
Evidemment cela n'empêche pas ceux qui en ont envie de continuer à écrire sur la question ; pour ne citer qu'un exemple, ce serait celui de Khaddour M'Hamsadji dont un livre récent (2016), La quatrième épouse, revient largement sur la période de la guerre pour en donner ce qu'on pourrait appeler la vision canonique idéalisée. Mais il n'en ressort aucune mise en question, loin de là, du point de vue de Kamel Daoud.

Côté français, les évocations romanesques de la guerre (au-delà des simples allusions et pour une analyse véritable de ses effets) sont trop rares pour qu'on puisse se plaindre d'un excès, même si, là aussi, les clichés ont tendance à s'installer.

En revanche, un livre encore récent puisque de 2009 mérite d'être cité par l'originalité du point de vue qu'il adopte ; il s'agit du roman intitulé Des Hommes de Laurent Mauvignier. Original en ceci que son livre ne commence pas et ne se centre pas sur l'évocation des horreurs de la guerre, même s'il en parle évidemment, et le fait avec beaucoup de précision. Ce qu'il dit avec une force poignante, c'est comment une génération de jeunes paysans français a été détruite-non pas au sens propre et physique du mot, car il ne parle que des rescapés- mais au sens psychologique et existentiel, comme on peut le voir à travers trois ou quatre exemples, dont un surtout.

Du malheureux garçon dont il est question, mal aimé par sa vieille paysanne de mère rude et âpre au gain, on peut penser qu'il avait déjà, avant d'être envoyé en Algérie, quelques difficultés psychologiques, mais le temps qu'il y passe, en tant que soldat de l'armée française, lui laisse des séquelles traumatiques telles que la suite de sa vie, après son retour en France, est une véritable catastrophe: mariage raté (le cas semble fréquent parmi ses ex-compagnons d'armes), projet professionnel inabouti et abandonné, enfin et surtout alcoolisme grave qui fait de lui une épave. De retour dans son village d'origine, il y devient une sorte de clochard rustique, puant et dépenaillé, pathétique pour quelques âmes sensibles mais plus souvent objet de dégoût et de dérision et en tout cas de gêne pour ses proches.

De l'expérience algérienne il a gardé des relents racistes et des comportements qui inquiètent même s'ils ne sont pas vraiment violents. Le pire est qu'en effet, on peut dire de lui qu'il n'est pas vraiment méchant, mais cela ne résout nullement le problème humain et social posé par l'épave qu'il est devenu.

Ce trop bref résumé peut donner l'impression que le romancier a fait de lui un portrait très chargé, en fait tout lecteur peut pourtant reconnaître dans ce personnage des êtres qu'il a rencontrés ici ou là, devinant sans en savoir plus que leur vie a été détruite de manière irréversible.

Les jeunes garçons de la campagne française avaient tout juste une vingtaine d'années quand ils se sont trouvés embarqués pour cette funeste guerre (à Marseille, certains voyaient la mer pour la première fois!); ils n'étaient à aucun égard préparés à ce qui les attendaient, et à la différence d'autres soldats plus éduqués, des étudiants peut-être ou des militants ouvriers, ils n'avaient aucun moyen de manifester une opposition idéologique contre la guerre coloniale qu'on leur faisait assumer.

Laurent Mauvignier sait rendre pathétique cette ignorance et ce dénuement sans jamais idéaliser les trois ou quatre exemples dont il nous parle. De plus, en bon romancier, il manie à la fois le particulier et le général, faisant comprendre que dans presque tous les villages de France il y a eu des cas comme ceux qu'il dépeint.

Naturellement on sait bien que si la campagne française a périclité de façon spectaculaire depuis plus d'un demi-siècle maintenant, ce n'est pas du seul fait de la guerre d'Algérie mais que bien au contraire les raisons en sont multiples et relèvent de l'économie mondiale (et mondialisée). Cependant après le début des années 60 il y a eu une démoralisation des jeunes paysans qu'il n'est nullement absurde de rattacher -si l'on se place du seul point de vue français-à la misérable fin d'une guerre qui n'aurait jamais dû avoir lieu.

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