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Grandeur et décadence

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CHE GUEVARA
YAMIL LAGE via Getty Images
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En ce récent mois d'octobre 2017, on vient de rendre hommage à Che Guevara, pour le cinquantième anniversaire de sa mort (le 9 octobre 1967). A cette occasion Régis Debray qui fut son grand ami a rappelé un souvenir qui va bien au-delà de l'anecdote, puisqu'il prouve la grande intelligence politique du Che, malheureusement mort à 39 ans sans avoir pu en donner suffisamment les preuves.

Il avait demandé instamment à Régis Debray de lui procurer un livre dont on ne voit pourtant pas d'emblée quelle aide il pouvait lui apporter pour mener son action révolutionnaire en Bolivie, ce livre étant le très gros ensemble de volumes écrits dans la fin du 18e siècle par l'historien et philosophe anglais Edward Gibbon et publiés sous le titre: Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain. C'est en fait une sorte de suite aux célèbres "Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence" écrites un demi-siècle auparavant (1734) par le philosophe français Montesquieu.

Régis Debray dit n'avoir compris que longtemps après en quoi le livre d'Edward Gibbon pouvait paraître important au Che et à très juste titre, car il est évident que là où Gibbon parlait de l'Empire romain, c'est à l'Empire américain que le Che pensait. Or, ajoute Debray, "il est clair que la question clef de notre monde contemporain est de savoir à quel moment de l'histoire romaine se trouve aujourd'hui l'empire américain".

Nombre d'analystes pensent que le déclin de ce dernier est en cours, quelle que soit la diversité des causes qu'on peut lui attribuer. D'ailleurs il y a déjà longtemps que l'idée de ce déclin était apparue dans le titre et même dans le contenu d'un film du Québécois Denys Arcand : Le déclin de l'empire américain (1986). Les dialogues nombreux entre les différents personnages permettent de comprendre pourquoi ils ont le sentiment de participer à la fin d'un monde, qu'ils ont provoquée eux-mêmes par leur désir excessif et maladroit d'être heureux.

A supposer qu'on puisse le faire pour un Empire disparu depuis bien des siècles, comme celui des Romains, il n'est pas sûr qu'on puisse parler avec certitude de la grandeur ou de la décadence d'un Empire aussi présent sur la scène mondiale que l'Empire américain. Sa visibilité considérable rend difficile de l'appréhender, et les risques d'erreur sont si importants qu'ils incitent à éviter tout diagnostic.

Au moment de la très grave crise économique de 1929, beaucoup de gens, même parmi les plus avertis, ont pu penser que les Etats-Unis ne s'en remettraient pas. Or on sait quel rôle éminent et primordial ils ont joué une douzaine d'années plus tard dans la Deuxième Guerre mondiale. Faut-il parler de résilience (aptitude à "rebondir") pour les Etats ou Empires comme pour les individus ? D'ailleurs on connaît la formule qui incite à la sagesse en matière de prévisions catastrophiques : "le pire n'est jamais sûr". Et on a envie d'ajouter : heureusement !

De toute façon, on ne peut dire quelle était l'opinion de Che Guevara à l'époque, c'est-à-dire dans les années 1965-1967. Il était bien placé pour savoir que la puissance des Etats-Unis était redoutable, mais plutôt que sur la notion de déclin, son regard et ses espoirs se portaient sur celle d'émergence. Et il faut dire que les très récentes décolonisations auxquelles le monde venait d'assister offraient d'exceptionnelles possibilités à un révolutionnaire comme lui.

Les Algériens eux-mêmes ont pu constater l'intérêt passionné qu'il portait aux nouveaux Etats : par deux fois, en 1963 et 1965, il est venu à Alger pour affirmer sa sympathie mais aussi, concrètement, pour sceller des alliances efficaces au sein de ce qu'on appelait alors le Tiers Monde. Faut-il penser qu'à l'opposé de l'idée du déclin (inexorable) qui menace les Etats à partir d'un certain moment de leur histoire, il y a aussi pour chacun d'eux l'espoir et la possibilité de connaître la grandeur lorsqu'ils atteignent un degré optimal de développement qu'on pourrait appeler leur épanouissement ?

On voit bien d'où sort cette idée et ce qui peut-être la justifie--mais peut-être seulement, et c'est là toute la question. Car cette idée est d'origine organique (relative aux tissus vivants qu'on trouve dans la nature grâce au carbone qu'elle contient), elle vient de constats qu'on peut faire dans le monde végétal et animal. Tout le monde a vu autour de soi des plantes ou des êtres vivants naître, grandir, s'épanouir puis finalement vieillir, décliner et disparaître. Ce modèle omniprésent fait partie des réalités élémentaires mais peut-être est-il dangereux pour cette raison même car on a tendance à l'étendre partout et pour tout. A-t-on raison de croire que ce qui est valable dans la nature l'est aussi dans les cultures au sens le plus vaste du mot, dont la toute première définition est justement d'être le contraire de la nature et de lui échapper en tant qu'elles sont purement humaines.

Rien ne prouve que les Etats soient soumis à la même histoire que les organismes naturels. Lorsqu'on les considère ainsi on est peut-être victimes d'une sorte de métaphore, c'est-à-dire d'une comparaison qui devient à tort une identification. D'ailleurs les scientifiques et notamment les sociologues ont dit et écrit que les métaphores biologiques étaient dangereuses et pouvaient créer la confusion.

Comment s'y retrouver face à ces complexités ?

Il semble acquis par la simple observation que les Etats quels qu'ils soient, ou à une échelle moindre les dynasties (mot qu'on emploie lorsque le pouvoir est détenu par une seule famille), finissent par disparaître au bout d'un temps plus ou moins long, laissant la place à d'autres, et c'est en cela que se trouve le fondement même de l'histoire--qui en ces circonstances mérite bien son H majuscule : c'est de l'Histoire qu'il s'agit. On peut se résigner à cette échéance (ou s'en réjouir) mais non pas la prévoir avec précision : les historiens ne sont pas des Prophètes, et l'on sait bien que ceux qui tentent d'annoncer l'Apocalypse perdent toute crédibilité lorsqu'ils s'avisent d'en donner les dates.

Un autre constat est que ni l'épanouissement ni la grandeur ne sont garantis pour les Etats émergents à un moment de leur histoire. Car dans le monde humain, rien n'est donné naturellement.

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