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Familles, je vous ...aime

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ALGERIA FAMILY
PATRICK BAZ via Getty Images
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Voilà plusieurs générations qu'on ne lit plus André Gide et que la célèbre provocation incluse dans "Les Nourritures terrestres" (1997) n'intéresse plus grand monde. Cependant elle était assortie d'un commentaire qui la rend moins choquante et en explicite le sens: "Familles, je vous hais ! Foyers clos; portes refermées; possessions jalouses du bonheur". Le propos de Gide est ici assez proche de ce qu'écrivait le poète Blaise Cendrars (repris par le chanteur Bernard Lavilliers) : 'Si tu aimes il faut partir'.

Il y a là une pensée qu'on peut encore comprendre: l'amour qu'on porte à ses proches peut faire obstacle à l'ouverture sur le monde, le danger est celui d'un enfermement sur l'intimité familiale, alors que tout le reste du monde est à découvrir ... et la vie est courte, comme chacun sait.

Cependant, chacun s'accorde à reconnaître que notre époque, et de manière toujours croissante semble-t-il, est celle d'un retour à la famille, ressentie comme la valeur suprême sinon unique, celle que respectent voire proclament même les plus révoltés, et peut-être surtout eux. Ce qui demande explication, évidemment.

Si la famille semble l'emporter sur les autres valeurs, c'est que celles-ci n'existent plus guère, et peut-être même plus du tout : crises des valeurs, effondrement des valeurs, les formules de ce genre sont sur toutes les bouches ou sous toutes les plumes, souvent assorties d'une déploration sur le fait que les valeurs anciennes ne sont plus respectées ; dans ce cas, il s'agit des valeurs morales, très regrettées à droite du spectre politique, tandis qu'à sa gauche, ce sont les valeurs politiques auxquelles les militants se référaient mais qui ont fait eau de toute part semble-t-il.

Faute d'adhérer à un parti, à une théorie ou à une pensée, on consacre aujourd'hui ses soins au petit monde familial, dont il faut d'ailleurs reconnaître qu'il s'est beaucoup renouvelé et assoupli et personne ne peut déplorer que ce soit au bénéfice de celui qu'on appelle désormais "l'enfant-roi".

La mutation est des plus importantes, elle est l'une des grandes caractéristiques de l'époque contemporaine et s'il s'agit de la société française, où l'on vient de voir ce qui jouait en ce sens, il n'est pas interdit d'y trouver une influence de sa composante maghrébine, de plus en plus présente, et dont la visibilité grandit grâce aux médias.

Il semble incontestable que les Franco-Maghrébins accordent une place considérable aux liens familiaux, même si dans de nombreux cas il ne s'agit plus d'une famille qui serait encore "tribale" mais plutôt d'une famille devenue nucléaire, comme disent les sociologues, c'est-à-dire, pour faire vite, celle qui comporte principalement la relation directe entre enfants et parents.

Le mot "fratrie" convient assez bien parce qu'il évoque les relations entre frères, ou frères et sœurs, qui naturellement sont loin d'être l'apanage des Maghrébins. Pourtant, et c'est ici qu'on va évoquer un témoignage récent, il semble bien que la distinction entre aînés et cadets y soit un point particulièrement sensible, alors que le jadis très respecté droit d'aînesse a perdu son sens (sauf exception) dans la société occidentale (il est aboli en France depuis 1849).

Un film récent, "Le Prix du succès", porte principalement sur les effets de la fratrie maghrébine, de manière d'autant plus frappante qu'elle est représentée par deux excellents acteurs, Tahar Rahim et Roschdy Zem. Le réalisateur, Teddy Lussi-Modeste, n'est pas maghrébin lui-même mais issu de la communauté des gens du voyage, ce qui fait qu'il connaît bien l'importance et les particularités des liens familiaux dans un groupe social différent du modèle occidental majoritaire actuellement.

Le frère aîné, violent, incontrôlable, est incontestablement un obstacle à la carrière du jeune frère, et le problème se pose au moment où celui-ci doit franchir une nouvelle étape dans sa carrière de jeune humoriste déjà reconnu comme brillant. En fait il ne peut ni ne veut se défaire de ce frère pourtant gênant et même pire, qui d'ailleurs se retrouve finalement en prison, ce qui ne pouvait manquer d'arriver un jour ou l'autre.

Les deux frères sont extrêmement différents l'un de l'autre mais il y a entre eux un lien si fort que même s'ils se haïssent, ils ne peuvent envisager sérieusement de se séparer l'un de l'autre--et surtout pas après la mort du père dont l'aîné quoi qu'il en soit devient le successeur au sein du groupe familial.

On se dit à plusieurs reprises qu'il y a beaucoup de clichés dans ce film, pourtant il est assez bien reçu, ce qui tendrait à prouver que les clichés sur lesquels il s'appuie correspondent à des réalités vivantes et vécues ; et d'ailleurs le témoignage des deux acteurs principaux va dans ce sens lorsqu'ils expliquent comment et pourquoi ils se sont sentis impliqués dans ce Prix du succès (où tant de choses sont mauvaises, y compris le titre !)

Il est encore plus étonnant de voir comment une rebelle, humoriste sans pitié pour le milieu maghrébin d'où elle est originaire, fait finalement pivoter son spectacle dans le sens d'un hommage à ses père et mère. On veut parler de la très talentueuse Nawell Madani, dont le spectacle "C'est moi la plus belge" connaît un grand succès. Dieu sait qu'elle n'a pas sa langue dans sa poche et qu'elle ne ménage rien. Pas même sa famille et l'éducation (?) qu'elle y a reçue.

Mais après l'avoir évoquée de façon fort sarcastique, elle adopte dans toute la fin de son spectacle un ton très différent, sentimental à quelques pointes d'humour près, pour déclarer au public que ce spectacle (pas plus qu'aucune autre chose au monde) n'aurait aucun sens pour elle si ce n'était un hommage rendu à ses parents, avec leur accord (et parfois leur présence) et comme un acte d'amour qui leur est destiné. C'est une sorte de revirement très intéressant et qui semble apprécié du public.

On peut en tout cas en conclure que la structure familiale maghrébine échappe à l'humour le plus ravageur, et que le respect qu'elle suscite est indestructible. Et pourquoi ne pas s'en réjouir ?

Certains garderont pourtant en mémoire ce que le philosophe Montesquieu disait en son temps, c'est-à-dire en plein siècle des Lumières : "Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille, et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et préjudiciable à l'Europe, ou bien qui fût utile à l'Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime".
 
Admirable, non ?

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