LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Denise Brahimi Headshot

Entre-deux, premier exemple à propos des Arabes israéliens, "les otages se rebiffent"

Publication: Mis à jour:
BAR BAHAR
Capture d'écran
Imprimer

Interrogée récemment à propos de sa participation à un film féministe algérien, la grande actrice Hiam Abbass a fait preuve d'une belle fermeté pour ne pas dire plus dans sa réponse à une question qui lui était posée ; sans doute s'y attendait-elle car ce n'est sûrement pas la première fois. On sait qu'elle est d'origine palestinienne, née à Nazareth, ce qui lui vaut d'être interrogée sur ceux de ses films (elle est aussi réalisatrice) où la "cause palestinienne" où "le conflit israélo-palestinien" n'est pas abordé.

Elle s'indigne alors de ce qui contient au moins implicitement une sorte de reproche, et refuse absolument de se voir cantonnée dans une problématique qui lui serait imposée du seul fait de son lieu de naissance !

Hiam Abbass est une personne douée de qualités en tous genres qui incitent à prendre ses avis en considération. Mais elle n'est pas la seule à les exprimer, d'autres qui ont la même origine le font comme elle et l'on vient récemment d'en avoir la preuve. En effet, on a pu voir depuis peu sur les écrans le film lui aussi féministe d'une jeune femme, Maysaloun Hamoud, elle aussi d'origine palestinienne, connu en France sous le titre  Je danserai si je veux. Cependant, le titre arabe du film Bar Bahar (= ici et ailleurs), et son titre anglais In between (= entre les deux) disent beaucoup mieux la complexité de la situation qui s'y trouve évoquée.

Le film est principalement consacré à trois personnages de jeunes femmes elles aussi d'origine palestinienne, vivant en Israël, Layla, Selma et Nour. On assiste à leurs difficultés sentimentales et à l'échec de leurs tentatives matrimoniales, pour des raisons diverses. Le cas de Nour est directement lié à la montée en puissance de l'islamisme qui entend imposer aux jeunes femmes un statut régressif, abandon des études après le mariage, enfermement dans le rôle domestique et familial. Le fiancé se montre très scandalisé par le mode de vie des deux colocataires et amies de Nour, qui à titre personnel sont en effet absolument libres à l'égard de toute tradition ou conformisme.

Selma, née dans la petite bourgeoisie chrétienne, n'est pas douée pour se montrer convenable au sens où l'entendent ses parents, elle en est très malheureuse et à la fin du film elle ne se voit d'autre solution que de partir à l'étranger.

Layla est un cas très intéressant car elle est celle qui semble la mieux armée pour vivre sans problème dans la (bonne) société israélienne. Elle représente la partie aisée et très occidentalisée de la communauté qu'on appelle les Arabes israéliens, Palestiniens qui vivent en Israël, où ils constituent environ 20% de la population.

Layla est avocate et son métier lui fait gagner beaucoup d'argent. Elle fréquente un groupe de jeunes gens branchés dont les soirées se passent en fêtes très arrosées (le bon vin coule à flots) où l'on ne fume pas que des cigarettes mais aussi des produits illicites comme on dit : en principe la police est supposée veiller mais il semble bien qu'on soit dans un milieu suffisamment privilégié pour n'avoir rien à craindre de ce côté-là.

Layla est intelligente, belle et a certainement beaucoup de relations. Pourtant elle aussi est en difficulté dans sa vie amoureuse et on la voit se séparer d'un fort beau garçon, Zyad, intelligent voire brillant, alors qu'on aurait pu croire leur relation solide et fondée sur de vraies affinités.

Zyad est un jeune Juif qui a beaucoup vécu aux Etats-Unis mais qui semble décidé à reprendre pied dans la société israélienne. Layla n'a pas tort de penser qu'il veut bien l'accepter telle qu'elle est, c'est-à-dire dans son comportement de fille très libérée des conventions, mais à condition qu'il n'ait pas à l'introduire dans sa famille et certainement pas à l'épouser. Il tient à elle mais il préfère y renoncer plutôt que de transgresser les limites implicites de leur relation.

Et elle à l'inverse préfère renoncer à ladite relation plutôt que de transiger peu ou prou. Quelle que soit l'amertume qui s'y cache, mieux vaut retourner au paradis artificiel des folles soirées.
On voit par là que Maysaloun Hamoud n'ignore rien des complexités vécues par les Arabes israéliens mais que d'autre part, son but n'est aucunement d'agiter le flambeau d'une guerre inexpiable au cœur de laquelle vivrait cette communauté. Elle, la réalisatrice palestinienne qui considère comme son très cher mentor le producteur israélien de son film Shlomi ElKabetz (frère de Ronit, l'actrice décédée récemment à laquelle le film est dédié).

Ce qui nous invite à méditer sur l'éventuelle raideur idéologique et/ou la naïveté des défenseurs les plus politiquement corrects de la cause palestinienne. Cette dernière, si juste dans son fondement, n'est-elle pas devenue le fonds de commerce des islamistes qui, comme le disait déjà Kamel Daoud dans une chronique de novembre 2010, "en investissent le créneau avec bruits, médias, martyrs, produits dérivés et logos de partis".

Les donneurs de leçon qui s'en prennent aujourd'hui à Maysaloun Hamoud sont les mêmes qui ont condamné les déclarations de Kamel Daoud sur les incidents de Cologne en janvier 2016. Supposer que l'un et l'autre ignorent la "question palestinienne" est d'une insondable naïveté, et prétendre leur donner des conseils sur la part de la vérité qu'il est licite d'exprimer s'agissant des Musulmans mérite d'être qualifié encore plus sévèrement.

Le témoignage de Maysaloun Hamoud sur la catégorie aisée des Arabes israéliens nous remet en mémoire ce que nous avions appris à cet égard --leur situation, leur mode de vie, leur mentalité--grâce au roman très intéressant de Yasmina Khadra , L'attentat (2005). Dans cette terrible histoire, Amine et sa femme Sihem sont d'origine palestinienne mais le poste de chirurgien qu'il occupe dans un hôpital de Tel Aviv leur permet un niveau de vie très aisé et une place incontestée dans la bonne société israélienne.

Les activités clandestines de Sihem sont la preuve qu'elle est restée attachée à son origine au point de se sacrifier pour la cause, le roman montre qu'un certain nombre de jeunes gens sont prêts comme elle à donner leur vie, mais il ne cache pas non plus les manipulations qu'ils subissent et notamment la pression religieuse extrêmement forte qui s'exerce dans les territoires palestiniens. Otages consentants dira-t-on mais otages voués à périr dans un affreux carnage. Amine est révulsé par cette abomination, même s'il a finalement réussi à comprendre comment Sihem en est arrivée là.

Amine comme Layla sont les bénéficiaires d'une situation qui n'en est pas moins très ambiguë et qui peut toujours, d'une manière ou de l'autre, se retourner contre eux. Ce qui rend inadmissible tout jugement péremptoire sur leur comportement.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.