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Entre-deux: deuxième exemple à propos du Barzakh

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LE BARZAKH
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Il y a des notions, forcément exprimées par des mots, qui donnent le sentiment de révéler une mentalité collective. Leur succès, au moins temporaire, pourrait bien être l'indice d'un sentiment général, même s'il se dit à travers des exemples particuliers.

En serait-il ainsi du Barzakh ? Le mot et la notion restent évidemment à préciser, mais la difficulté qu'ils opposent à cette tentative d'analyse est en elle-même prometteuse.

On sait que leur origine est dans la théologie islamique et dans une tendance mystique de l'islam : il ne manque pas à cet égard de commentaires très savants. Mais le fait remarquable pourrait être qu'à notre époque et en tout cas en Algérie, ce mot est utilisé hors du contexte religieux et par des gens qui, même s'ils connaissent le sens de ce mot dans l'islam, ont pourtant décidé d'en user autrement, à leur manière et à leur convenance.

Tout le monde connaît les éditions Barzakh, qui ont su se rendre célèbres voire indispensables, au-delà même de l'Algérie et notamment par des co-éditions franco-algériennes. Sans préjuger de ce qu'il en est en Algérie, tout porte à croire que le sens du nom qu'elles se sont données est ignoré en France, où il signifie au plus un rapport à l'arabité. Mais ces éditeurs disent l'avoir choisi pour son rapport avec la littérature telle qu'ils la conçoivent : "Précisément, les livres, la littérature sont dans ce "barzakh", ils autorisent le doute, la complexité, l'ambiguïté même, loin de toute instrumentalisation politicienne et de tout manichéisme."

Récemment (en 2016) un livre paru chez un autre éditeur d'Alger est revenu sur ce mot en l'utilisant dans son titre : Yoko et les gens du Barzakh, roman qui a valu à son auteur le prix Assia Djebar pour un livre écrit en français. Ceux qui l'ont lu savent bien que la notion de barzakh à laquelle il fait effectivement allusion n'y est pas prise à son sens religieux, en tout cas pas directement, et que le soin est laissé au lecteur (ce qui est tout à fait normal) de se demander ce qu'il faut entendre par là --sachant que le nom propre Yoko ne peut aider en rien car il s'agit d'un chat, suffisamment mystérieux pour poser lui-même des questions au lieu d'en résoudre !

Pour les lecteurs francophones qui souhaiteraient s'aider de la culture française et y trouver éventuellement des équivalents à barzakh, on a coutume d'en donner au moins un, le mot et la notion de limbes (un mot forcément au pluriel) qui a acquis beaucoup de notoriété avec la publication en 1967 d'un livre à très grand succès, Vendredi ou les limbes du Pacifique par Michel Tournier ; cependant ce livre est d'une telle richesse et d'un telle complexité qu'il est impossible d'en tirer une explication claire et nette de la raison pour laquelle l'auteur a employé le mot limbes, lui aussi d'origine religieuse mais employé par le roman dans un contexte tout à fait différent.

On pourrait utiliser l'apport du mot limbes à celui de barzak. Mais s'il s'agit d'expliquer l'usage actuel de ce dernier par quelque trait de la mentalité collective algérienne, il est évident que c'est à barzakh qu'il faut se consacrer, quitte à évoluer beaucoup plus dans des hypothèses que dans des certitudes, et quitte aussi à simplifier beaucoup voire outrageusement la notion.

Proposons une idée simple sur la signification du mot : le barzakh est ou serait un espace matérialisant la séparation entre deux mondes : au départ et selon sa conception religieuse, cet entre-monde se situait entre la mort et la résurrection, mais plus largement on peut penser qu'il est un état intermédiaire entre la vie et la mort, plus ou moins lourdement chargé d'une angoisse qu'on pourrait dire métaphysique faute de pouvoir préciser davantage son objet.

Comme les limbes, le barzakh peut être banalisé jusqu'à désigner finalement dans le langage courant un état vague et incertain. Mais il est évidemment beaucoup plus intéressant de lui garder son sens fort voire mystérieux et de suivre une piste ouverte par le grand écrivain Mohammed Dib dont les intuitions sont toujours d'une remarquable lucidité. Selon lui le barzakh, en tant qu'état flottant entre deux mondes, est connoté négativement. Car il y a grand danger à ne pas pouvoir se situer clairement, à vivre dans un état qui se caractérise plutôt par le ni ... ni... en ce sens qu'il n'est ni ceci ni cela, et qui amène ceux qui s'y trouvent à vivre dans le malaise d'une attente indéterminée.

On est incité à y voir un état pathologique et mortifère sinon suicidaire dans le cas du malheureux couple qui forme le personnage principal de Yoko et les gens du Barzakh. Du fait qu'ils ne peuvent faire le deuil de leur fille chérie disparue en mer, ils s'exténuent peu à peu dans une disparition régressive et rapide du désir de vivre.

Et si cette fille chérie a choisi elle-même de partir au nombre des harragas dont la pulsion de mort reste en partie inexpliquée, c'est sans doute pour se sortir, même pour le pire, de cet état de barzakh ou attente interminable, qui rend impossible toute définition voire toute compréhension de soi.
Pourquoi cet état caractériserait-il l'Algérie d'aujourd'hui ?

Laissons au spécialiste de la politique le soin de dire ce qui dans leur domaine propre pourrait être une explication. Mais rappelons que le mal vient de plus loin, comme on dit dans la tragédie, et c'est en effet d'une histoire tragique qu'il s'agit.

Dans son film admirable et trop peu connu de 1993, Youcef, le réalisateur algérien Mohammed Chouikh montre un personnage qui sombre dans une sorte de folie (ou qu'on pousse à y sombrer) faute de comprendre si oui ou non la révolution algérienne s'est accomplie, et dans quel monde il est amené à vivre, celui de l'avant ou celui de l'après.

Un regard sur l'extraordinaire visage de l'acteur qui joue le rôle de Youcef suggère la notion utilisée en psychiatrie de borderline, justement parce qu'elle contient l'idée de limite ou de frontière entre deux états. On ne doit pas la confondre avec quelque forme de folie, même s'il est vrai qu'elle signifie un trouble important de la personnalité, caractérisé par l'instabilité dans la relation aux autres et dans l'image de soi.

De 1993 (date du film) à nos jours, cela ferait vingt-cinq ans qu'une Algérie borderline se débat pour savoir où elle est et qui elle est. Et c'est revenir pour finir aux éditions Barzakh que d'évoquer les romans d'un de leurs auteurs, Samir Toumi (auteur d'Alger, le cri et de L'effacement), qui s'emploie justement à évoquer les troubles suscités chez certains Algériens par la situation incertaine de leur pays.

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