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Devenir un "écrivain francophone" (L'imposture des mots)

Publication: Mis à jour:
YASMINA KHADRA
JOEL SAGET via Getty Images
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Parmi les Algériens vivant en France ou impliqués dans les institutions françaises, jusque dans le nom de la catégorie qui leur est assignée, il y a ceux qu'on appelle les écrivains francophones, et il est bien intéressant de voir comment les choses se passent pour qu'ils accèdent à cette désignation. On sait que lesdits écrivains ont été amenés à s'exprimer en langue française et parfois (mais pas toujours et pas uniquement) à être édités en France, ce qui les amène à découvrir et à fréquenter au moins un peu le milieu littéraire parisien.

Sur la décision d'écrire en français, les écrivains concernés se sont souvent expliqués, n'y revenons pas, sinon pour souligner qu'il ne s'agit pas toujours d'une décision à proprement parler, nombre d'entre eux ne se sentant pas capables d'écrire en arabe ; et il semble que leurs explications aient finalement été convaincantes, car on entend plus rarement ces temps-ci les reproches traditionnellement adressés à leur francophonie.

Mais naturellement leurs problèmes ne sont pas résolus pour autant, ni vraiment faciles à vivre pour eux-mêmes : par quoi faut-il passer pour devenir un "écrivain francophone", et recevoir cette grâce de ceux qui estiment avoir le droit de l'octroyer ? Du point de vue de l'écrivain, on peut parler d'un parcours initiatique, comme le rituel du même nom, comportant des étapes obligées et des épreuves plus ou moins redoutables à affronter, celles qui dans les contes d'autrefois étaient souvent figurées par des monstres, ou autres obstacles !

Il peut y avoir beaucoup de drôlerie dans le récit de cette aventure--malgré l'importance de ses enjeux --surtout lorsque son auteur, l'écrivain francophone, sait décrire avec humour ses propres tribulations et faire la satire du milieu auquel il se trouve confronté. Ce qui est le cas de l'un des écrivains francophones les plus connus d'Algérie, à dire vrai un cas très particulier, celui de Yasmina Khadra pour lequel cette entrée dans la catégorie s'est produite, pour des raisons personnelles diverses et un peu compliquées, alors qu'il avait déjà l'âge de quarante-cinq ans. C'est-à-dire à peu près au tournant entre 20e et 21e siècle, après une première vie particulièrement bien remplie, celle de Mohammed Moulessehoul, officier dans l'armée algérienne pendant la redoutable décennie 90 dite des années noires. Et pourtant, cette apparente double vie (en deux étapes successives) est bien celle d'un seul et même homme, comme chacun le sait, en tout cas en Algérie, et surtout d'un même écrivain, comme il tient à le dire lui-même, rappelant que depuis l'âge de onze ans il a toujours écrit.

Lorsqu'il devient enfin écrivain francophone après avoir quitté l'armée en septembre 2000, il a déjà été traduit en douze langues, y compris aux USA. Et pourtant il lui faut passer par le rituel précédemment évoqué, comme s'il était un débutant !

On trouve le récit de cette initiation dans le court volume de Yasmina Khadra intitulé L'imposture des mots, publié à Paris en 2002. La vie littéraire parisienne en a été alors agitée, comme elle l'est périodiquement par quelque "affaire " de cette sorte, lorsque le petit milieu qui en est l'incarnation se met violemment à flamber.

L'imposture des mots qui certes comporte des aspects fort sérieux voir pathétiques est aussi un récit très drôle, que les passions du moment n'ont pas permis d'apprécier à sa juste valeur. Trop occupé à se demander si Moulessehoul-Khadra était ou non un agent particulièrement retors de la sécurité militaire algérienne, on est passé à côté de ce qui fait de ce petit livre une œuvre rare, relevant du genre littéraire qu'on appelle la sotie, en termes plus clairs une farce satirique qui décrit de manière bouffonne tel ou tel aspect de la société.

Laissant donc de côté les autres épisodes d'une histoire déjà évoquée par l'auteur dans son récit autobiographique intitulé L'écrivain, on peut désormais, avec le recul d'une bonne quinzaine d'années, retenir un aspect trop méconnu de L'Imposture des mots --pour le définir en quelques brèves formules, disons que ce serait le parcours initiatique destiné à introniser un nouvel écrivain francophone dans le pré carré de l'édition parisienne. Non sans ajouter que dans son cas, l'adoubement s'avère particulièrement difficile et les obstacles à surmonter particulièrement effrayants. Car il y a en ce début de l'année 2000 encore bien des points mal éclaircis dans son histoire, et il se trouve qu'à ce même moment la publication d'un livre sur les méfaits de l'armée algérienne  --supposée en lutte contre le terrorisme mais peut-être sa complice -- a pour notre auteur des conséquences funestes : un officier ou ex-officier de ladite armée a tout à craindre, forcément, des suspicions que les bizarreries de son parcours font naître chez les cadors de la critique littéraire ! On le tourne et on le retourne sous toutes ses coutures : cet homme-là doit bien cacher quelque chose de louche, et ne serait-il pas naïf de le croire sur parole ?

Les circonstances dans lesquelles se produit ce parcours initiatique sont certes exceptionnelles mais en même temps, elles ne font que grossir la difficulté des épreuves à franchir par tout aspirant au titre d'écrivain francophone. Et comme Yasmina Khadra parsème son livre d'interventions imaginaires, on a droit entre autres à celle de Kateb Yacine, qui revient de l'au-delà expliquer à son modeste successeur ce qu'il en est de ce statut particulier auquel tant bien que mal il est en train d'accéder.

La nouvelle recrue, à savoir Khadra, se livre à un autoportrait en zombie malingre et enrhumé, aux prises avec la série des "musts" auxquels il doit néanmoins se soumettre pendant son bref séjour parisien, et tout cela est fort drôle tout en restant fort sérieux.

Car le petit rituel qui s'est mis en place à son arrivée à Paris, en tant qu'événement momentané, n'est finalement pas ce qu'il y a de pire : dès ce moment il devra se battre continûment pour être maintenu dans la catégorie où on l'a rangé et il est clair qu'un tel combat contre les détracteurs de toute sorte (les jaloux mais pas seulement, car il y a aussi les experts vrais ou faux qui s'attribuent le rôle d'arbitres) !) n'est pas celui qui passionne un véritable écrivain.

Si l'on en croit L'imposture des mots, celui-ci est bien plus soucieux de se battre contre les personnages qu'il a créés lui-même et qui parfois viennent lui demander des comptes, ; bref, c'est son œuvre qui l'intéresse, et comme on le comprend !

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