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Les Chrétiens à l'IMA, à Damas et en Kabylie

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EMIR ABDEKADER
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A l'IMA, Institut du Monde arabe de Paris, on peut voir en ce moment et pour quelques mois une exposition intitulée: "Chrétiens d'Orient, deux mille ans d'histoire". Et venant en complément, la revue de L'IMA, Qantara, propose dans son numéro d'octobre 2017 un gros dossier intitulé "L'avenir incertain des Chrétiens arabes", pour lequel une bonne vingtaine de spécialistes ont été mis à contribution. Il se répartit en deux grands ensembles intitulés l'un "Chrétiens d'Egypte" et l'autre "Chrétiens du Proche-Orient". On peut donc dire que ceux qu'on appelait naguère d'un terme général "les Chrétiens d'Orient"--une expression qui semble en train de refaire surface--sont un sujet d'actualité, justement parce que, comme l'indique le titre de Qantara, leur sort est un sujet d'inquiétude pour un certain nombre de gens.

Cependant, il est dommage que le magazine ne tienne pas le même engagement que l'exposition, et que l'histoire, sinon la plus récente, soit fort peu présente dans les articles du dossier. Dommage de toute façon, car on a beaucoup à apprendre sur ce passé fort mal connu (mais Qantara ne prétend pas être une revue universitaire, c'est une revue culturelle, ce qui n'est pas la même chose).

Dommage plus précisément, étant donné le thème du dossier, car on aurait pu voir que les inquiétudes dont il fait état ne sont pas nouvelles, mais bien au contraire récurrentes. Et pour les Algériens qui ont déjà deviné de quel exemple célèbre on va ici parler, c'est vrai que l'action menée par l'Emir Abdelkader à Damas en 1860 aurait vraiment mérité d'être rappelée.

L'Emir qui avait quitté la France en 1852 vivait alors dans cette ville où il avait sans doute été attiré par le souvenir du maître soufi Ibn Arabî qui s'y trouve enterré depuis sa mort en 1240.
Depuis les premiers mois de l'année 1860, les Chrétiens du Mont Liban se faisaient massacrer impunément par les Druzes, sans intervention du Sultan ottoman dont dépendait le maintien de l'ordre dans ces régions. Du 9 au 18 juillet, c'est la ville de Damas qui devient le lieu des combats, et les Chrétiens cherchent un refuge auprès de l'Emir Abdelkader, qui va en effet les protéger, en menaçant énergiquement leurs agresseurs d'une riposte armée.

On sait ce qu'il en est des batailles de chiffres et de l'extrême prudence avec laquelle il faut en avancer : on parle de milliers de morts chez les Chrétiens malgré le fait qu'Abdelkader en aurait sauvé mille cinq cents. En tout cas les faits sont incontestables et Abdelkader a reçu à ce titre la médaille de l'ordre du Pape Pie IX qu'on peut voir parmi d'autres sur sa poitrine lorsqu'il est montré en costume d'apparat. On dit qu'après la fin des massacres de Damas, il passa du temps à se recueillir sur la tombe d'Ibn Arabî.

En tout cas, c'est une occasion à saisir de saluer la tolérance, même si c'est souvent prêcher dans le désert que d'en faire l'éloge. Le plaidoyer en faveur de cette vertu essentielle est vraiment la première conclusion que nous inspire l'histoire de l'Emir Abdelkader et des Chrétiens de Damas.

Si maintenant nous réfléchissons aux Chrétiens d'Algérie, qui ont été massivement les Français et autres Européens amenés par la colonisation, nous y trouvons aussi quelques personnages dont le statut est particulier, du fait qu'ils sont authentiquement indigènes, c'est-à-dire nés dans le pays, et devenus si l'on peut dire accidentellement chrétiens alors que vivant au sein d'une communauté musulmane.

On aura reconnu à cette définition un exemple célèbre, celui de la famille Amrouche, dont le rapport au christianisme est intéressant à examiner sur deux générations, en raison même du fait qu'il n'est pas le même pour l'une ou pour l'autre. On peut appeler première génération celle de la mère, Fadhma Aït Mansour Amrouche, qui a écrit un récit autobiographique très précieux, Histoire de ma vie. La deuxième génération est celle de ses enfants, son fils Jean et sa fille Taos, l'un et l'autre écrivains, l'une romancière et l'autre poète, en sorte qu'on peut trouver aussi dans leurs œuvres des éléments autobiographiques, même s'ils sont très discrets sur leur rapport à la religion.

Pour ce qui concerne Fadhma la mère, elle n'a pas choisi de devenir chrétienne, mais du fait qu'elle était une petite bâtarde, sa propre mère, paysanne des plus pauvres et fervente musulmane, n'a pas eu d'autre solution que de la confier aux religieuses qui étaient présentes en Kabylie dans ces années là, c'est-à-dire dans les dernières décennies du 19e siècle. La contrepartie inévitable était à plus ou moins long terme la conversion au christianisme et c'est ainsi que les choses se sont passées pour Fadhma et pour celui qui allait devenir son mari, leur mariage étant d'ailleurs un projet conçu et réalisé par les religieux chrétiens.

Fadhma avait de très mauvais souvenirs de sa petite enfance car il semble que les religieuses la traitaient fort durement et de ce fait elle est restée sa vie durant très réservée à leur égard. Néanmoins ni elle ni son mari n'ont jamais mis en cause leur appartenance à la communauté chrétienne, qui faisait partie des données initiales et des réalités de leur vie, ni plus ni moins.

Pour la génération suivante, celle de Jean et Taos, il en va très différemment. Ils sont restés toute leur vie fidèles au christianisme dans lequel ils étaient nés pour des raisons familiales, mais ils l'ont intégré à leur vie spirituelle de façon très personnelle, qu'on pourrait dire existentielle c'est-à-dire vécue profondément. Taos avait une forme de religion relevant d'un catholicisme populaire et mystique, peut-être accru par son séjour en Espagne dans les années 1940-1942.

Jean a été un poète inspiré par une forme de christianisme personnel et secret--mot suggéré par le titre de l'un de ses recueils poétiques, Etoile secrète (1937). D'où il ressort que la religion est d'autant plus précieuse qu'elle est librement choisie. Sinon, c'est d'autre chose qu'il s'agit, d'appartenance communautaire et non de vie spirituelle.

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